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4 août 2021

Avoir 30 ans… en quarantaine

Photo de Morad Ait-Habbouche

 

Les premiers jours d’une condamnée

La nouvelle est tombée comme un verdict : deux semaines de confinement. Une autre version de cette sentence est tombée encore récemment : mon assignation à résidence sera prolongée. De deux semaines, peut-être de quatre. Une période de sûreté renouvelable à merci. En attendant, les heures s’égrènent et s’écoulent – lentement. Et je compte les jours comme une prisonnière en fin de peine… ou plutôt en début, quand le délibéré n’est pas encore tombé et que l’on ne peut pas encore lancer le compte à rebours.

 

Depuis Plusieurs semaines, mon corps est reclus dans un appartement de 30 mètres carrés. À Paris. Le spectre de l’inconnu me torture : à la moindre congestion dans mon nez, je me demande si je ne vais crever de ce maudit virus ou, pis, si je ne suis pas moi-même un venin mortel pour les autres. Alors, je me suis résolue à rester à la « maison ». C’est horrible, mais la moindre idée de penser de franchir la porte m’est devenue insupportable : toucher le digicode de mon immeuble, enlever un simple emballage, après avoir caressé le regard d’une caissière… tout suinte la pneumonie.
C’est d’autant plus insupportable que j’ai l’impression de n’avoir plus droit à rien : interdit d’aller danser, interdit de flâner dans les rues, interdit de courir les boutiques, interdit de boire des coups au bar… (les talibans n’auraient pas fait mieux), enfin, tout ce qui veillait à mon équilibre s’est évaporé. Je dois réinventer mon quotidien, pour briser le mûr de fer qui me sépare du monde. Et je l’ai fait… en m’intéressant, simplement, aux petites choses de la vie.

 

Deuxièmes jours. Le ténor des minarets.

Aujourd’hui, c’était mon anniversaire.
La trentaine… en quarantaine, ça ne s’invente pas.
En revanche, pour l’agrémenter, intérêt à avoir une imagination à la Big Fish. Je me suis lancée dans un projet de fou : un apéro dinatoire à distance, par visio-conférence. Le matin, j’ai rappelé ceux qui m’ont déjà laissé leurs vœux sur ma messagerie, appelé ceux qui n’y ont pas pensé, j’ai ensuite rappelé ceux qui ne devaient pas y penser. Le message est clair : se mettre sur son trente-et-un, préparer des poèmes, des chansons… 20 heures, tout le monde est au rendez-vous : Delphine, Juliette, Laurent… Sur la table des futurs souvenirs virtuels : un gâteau aux pommes, des bougies de circonstances et du champagne à flot. Cela a duré jusqu’à pas d’heure. Après, tout s’est arrêté.

 

Troisièmes jours. « Dans mon HLM ».
Ce matin, il ne reste que la « bulle » dans ma tête de tambour. Je me suis remise à angoisser. Sur la table basse, un dépliant d’une compagnie aérienne low-cost : « Évadez-vous avec… ». Je me suis mise à le feuilleter. Marrakech… Ibiza… Bali… Toutes les couleurs de la lumière sont proposées. Sur papier, c’est le monde qui est à portée de mains, mais en pratique… je n’ai même plus le droit de m’éloigner à plus d’un kilomètre de mon domicile, car il n’y a plus une parcelle sur Terre qui ne soit pas infectée.
J’ai l’impression de vivre à la frontière de tous les dangers. Pour m’aérer l’esprit, j’ouvre la fenêtre. Ma rue n’est plus la même : tout est fermé, la boulangerie, la rôtisserie, Orange, Bouygues… Plus rien de vivant, juste le vide et la solitude. Une île déserte dans le milieu urbain. 

« Bonjour », me lance une voix venant de l’immeuble d’en face.

 

C’est mon inquisiteur de voisin. Débardeur et cheveux hirsutes, il a l’air d’avoir passé la nuit à chasser des ours de Haute-Savoie. Je lui dis « bonjour » et referme la fenêtre quand, soudain, mon appartement est transformé en discothèque : le gars n’a pas trouvé mieux à faire que lancer un tube à tue-tête, qui résonne dans tout le quartier. C’est le chant strident d’un pauvre disque de je ne sais quel âge, mélange de Johnny et d’un ténor des minarets. Je lui envoie un signal d’alarme, en ouvrant et refermant la fenêtre. Message : « Mec… stop avec ta poésie de chiotte ! », mais il faut lever une armée de GI’s pour faire taire ses blasphèmes. Je « laisse béton ». Je fais résonner « Dans mon HLM », suivi par « Mistral… », puis « Pierrot … ». Puis rien.

 

Maintenant dans le silence, me voici face à ma galaxie : un appartement de trente mètres carrés et de vingt-cinq centimètres précisément. Le génie civil de l’époque de la construction de mon immeuble avait trouvé le moyen de créer ce renfoncement. Juste 25 centimètres… un appendice, pas assez grand pour accueillir un placard à chaussure et pas assez petit pour ne pas donner une sensation de vide. Est-ce pour permettre à l’ancien propriétaire de l’inclure dans la surface locative et de le monnayer ? Vous me direz que je cherche des poux dans le calot. Ma foi. Vous aurez raison : à l’époque, la France était glorieuse. Il y avait des grands chantiers. Les Parisiens étaient tous logés. Il y avait des hôpitaux qui fonctionnaient, des lits dans les services, des respirateurs et des pyramides de masques. Aujourd’hui, tout est mort. Les ventilations s’arrêtent, les respirateurs s’usent, les masques tombent : la sixième puissance du monde n’a plus le lustre d’antan.

Alors, pour ne pas crever intubée, et finir jetée comme un papier toilette dans un trou, je continue à puiser dans les caisses à outils de mon imagination, pour ne pas crever d’ennui. Ce matin, j’ai décidé de faire du rangement, en classant ma bibliothèque par ordre alphabétique – névrose, quand tu nous tiens ! Je suis tombée sur la Peste de Camus… Ça m’a fait sourire… Dans l’après-midi, j’ai changé les meubles de place et installé un petit bureau. Une envie soudaine de me reprendre un manuscrit que j’avais commencé, il y a cinq ans. Peut-être pour assouvir une vieille passion, la littérature, peut-être pour me donner l’illusion de changer de lieu. En tous cas, le petit carnet est toujours là, figé dans une blancheur de linceul.
CQFD

 

Quatrièmes jours. Le 49,3 au secours de corona.
J’ai eu un énième appel de ma mère.
Au début de cette crise, j’ai pensé à la rejoindre en Bretagne, mais la peur de choper cette saleté à la gare – et de la contaminer – m’a rapidement coupé la chique. Il faut dire que Macron n’a pas été très fute-fute, quand il a fait son annonce dans le 20 Heures : les Parisiens avaient seulement jusqu’au lendemain à midi, pour décider du lieu de leur nouvelle résidence. Résultat : un million de Franciliens ont quitté Paris, dans un ahurissant chassé-croisé dans les gares. Bousculades à souhait, toucher-coller en libre-service… c’est ainsi que le corona s’est envolé en province, avec un billet de première classe et un 49,3 en poche.
Mais, ce n’est pas la seule raison qui m’a retenue à Paname.

 

Je l’avoue : me confiner pendant x temps avec ma mère, c’est la dépression assurée. Elle a un faible pour les sujets qui fâchent. Comme mon célibat – qui dure, un peu trop même. Et, à chaque fois, ça donne lieu à des scènes impossibles. Cet été, je lui ai promis d’y remédier. Mais « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent… », disait un homme politique. Quoi que… En septembre, j’ai rencontré un mec, un petit bobo parisien qui n’a rien d’un gendre idéal (si vous voyez ce que je veux dire…), mais notre relation n’a pas résisté à l’hiver, car il n’a pas supporté mon refus d’emménager dans son appart, moins de 15 jours après notre première galipette. « Tu ne fonctionnes pas comme une Parisienne », m’a-t-il dit, par texto. « Non, je viens de la province et, surtout, pas envie de cohabiter juste pour partager le loyer… » — « Reste seule alors… », m’a-t-il rétorqué, avant de me bloquer sur son téléphone. Tout compte fait : mieux vaut continuer à encaisser les « fusils balistiques » de ma mère.
Soit, elle est peu un intrusive, mais notre relation – elle – est sincère. Et puis, on ne se voit qu’en des occasions de circonstance. Quoiqu’en ce moment, on est très connectées. Deux ou trois appels tous les jours, pour m’annoncer le dernier scoop tombé de BFM ou me proposer des activités virtuelles. Elle en connaît plus d’une : des cours de yoga sur Insta, des recettes de cuisine en ligne, des visites de musées sur Google art et culture.
Enfin, je peux m’évader… Destinations au choix… « Visiter la Tour Eiffel » – un peu banal pour une Parisienne – ou « Italie : tous les chemins mènent à la culture » – non, le corona est là-bas et, même pour une visite virtuelle, on ne sait jamais ! J’ai décidé de m’envoler vers… Orion et sa nébuleuse, dans un voyage interstellaire jalonné de rêves et d’étoiles, loin de la planète Terre et de ses tracas…

 

Cinquièmes jours. Le décor.
Dehors, le printemps est somptueux.
Le bourreau est dans les rayons doux du soleil.

 

Sixièmes jours. Ma langue au chat.
Le ciel est bas.
Rien ne va plus.
Avec mon chat, je suis avachie sur mon canap’, masques à l’huile d’argan dans les cheveux et tenues de grand-mère – à mi-chemin entre le vieux jogging qu’on ne se résout pas à jeter et le pyjama en pilou-pilou.
À la télé, courroie de transmission entre le monde et moi, les mauvaises nouvelles tombent : tandis que cinq médecins viennent de succomber au Covid-19, les hôpitaux de Mulhouse et de Paris commencent à saturer. Le scandale éclate : manque de lits, manque de masques… des voix accusent le gouvernement d’avoir « mal géré la crise » et de « courir derrière le danger ». Bravache, Castaner sort sa traditionnelle rhétorique : sa police est sur tous les ronds-points pour punir « les imbéciles », qui ne respectent pas les règles du confinement (plusieurs millions de contrôles en quelques jours). Dantesque, Philippe annonce l’apocalypse à venir : « ce n’est que le début… ». Les chiffres lui donnent raison : il y a près de 2000 morts en France. Ce chiffre grimpe tous les jours, mais la force de frappe de l’exécutif reste toujours molle : aucune entreprise privée n’est réquisitionnée pour fabriquer des respirateurs et des masques. Tandis que les tests tardent à venir et que les cimetières se remplissent, le ministre de la Santé brandit ses amulettes. Un milliard de masques sont attendus, mais patience… encore quelques semaines, voire un mois, avant leur arrivée en France.

 

Mêmes frasques en ce qui concerne les tests de dépistage. Là encore, le ministre joue une partition : une campagne de dépistage généralisée sera lancée (ce n’est pas trop tôt), qui permettra d’isoler les « positifs » des « négatifs »… alors qu’en pratique, dans tous les hôpitaux, partout en France, aucun test n’est proposé, si vous n’êtes pas sur le point de cracher vos poumons.
Partout… sauf à Marseille. Là-bas, le Pr Didier Raoult dépiste tout le monde. Il aurait même le remède contre le satané corona. La chloroquine. Mais vu de Paris, le hippie de Marseille brasse du nuage. Sa chloroquine n’est qu’élixir de marabout, qui aurait juste la vertu d’ensorceler les Français, mais certainement pas de les guérir. Pis, il veut se faire un coup de pub. Pourtant, ses essais cliniques disent le contraire, mais le conseil scientifique de Macron dit le contraire de ce contraire. Avant de rétropédaler et de donner son feu vert pour l’utilisation de la chloroquine, mais seulement pour les malades en détresse respiratoires. Or, d’après Raoult et ses tests, la fameuse chloroquine n’a aucune efficacité sur les malades sévères. C’est vrai, confirme, sur France 2, Bruno Lina, professeur en virologie et chercheur au Centre international de recherche en infectiologie : « il faut la prescrire dès l’apparition des symptômes, car elle permet de baisser la charge virale et de prévenir les détresses respiratoires ». Faux, laisse entendre Michel Cymes, le « médecin traitant » de la télé, qui serait prêt à la prescrire à « sa mère de 88 ans, si elle venait à tomber malade », mais pas à lui-même. Pointant, à demi-mot, la toxicité de cette molécule. « De quelle toxicité parle-t-on », se défend sur LCL, le Pr Eric Chabrière, un collaborateur de Raoult. « Le risque de graves effets secondaires est minime et le médicament est très efficace, plus particulièrement à l’apparition des symptômes ». Foutaise, laisse entendre, sur Twitter, le très médiatique généticien, Axel Kahn. Selon lui, il n’y a aucune preuve sur l’efficacité du médicament.

 

Je n’y comprends plus rien. La chloroquine a pourtant fait ses preuves sur les animaux en laboratoire, avant d’être testée efficacement sur les humains. Pourquoi donc cette guerre des gangs de la science ? Certains pointent, sans détour, l’ingérence des labos pharmaceutiques bien huilés, qui voudraient promouvoir leur propre produit, pour le vendre à prix d’or sur le marché, d’autres balayent la question d’un revers de la main, en leur opposant le point Godwin : le complotisme.
Bref, le poisson de la vérité est noyé dans un grand bocal où les requins sont dans des querelles de chapelle (ou de Wall street ?), au lieu de retrousser la manche pour dévorer le monstre qui menace l’humanité.

J’ai décidé de me détourner de la télé et de les laisser donner leur langue à mon chat.

 

Septièmes jours

 

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