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14 mai 2021

La nuit centrafricaine

Sous son soleil brumeux, le cimetière de Bangui est très triste, bien dans le ton de cette horreur qui ne manque jamais à l’appel. Les tombes semblent perdues, plus qu’ailleurs, mais ce qui rend ce cimetière affreusement triste, ce sont ces visages sombres, qui reviennent d’un long voyage en enfer. Les voilà entre les tombes. En pleurs, en chants et en larmes. Certains ont perdu un proche, d’autres un ami. Miliciens ou simples victimes. Car mourir ou tuer est l’incroyable destin des centrafricains. Dépecer en tranche, une nécessité pour rester en vie. En vie, une obligation pour se venger.

 

Ce matin, au cimetière, tout est chaos. Comme ce vieillard, si minuscule et émacié, qu’il semble porter tous les malheurs du monde. Devant un amas de terre sèche, il parle, pleure, chante : « comme c’est dur depuis que tu es parti… ». En fait, il parle à la tombe. L’épitaphe explique toute sa douleur : « Ahmed, 25 ans. Victime de l’intolérance ».

 

Ahmed était son fils. Il a été retrouvé dans la rue dans Bangui, éventré et démembre. Son tort ? Avoir bravé les fantômes de la capitale, pour acheter des médicaments à son petit frère, souffrant de grosses fièvres. Ceux qui ont vu les corps détournent encore les yeux : « ce n’était plus un humain, mais juste un simple morceau de viande », raconte le père. « Ceux qui l’ont tué ne sont pas des humains, mais des bêtes… », ajoute-il, les joues crispées de colère, convaincu qu’il a été tué par ses voisins… chrétiens. Ces mêmes chrétiens qu’il brûle encore de décimer, comme après la découverte du corps décomposé : à chaud, il avait déterré les machettes, pour « tous les massacrer ». C’est à dire « les pères, les mères et même les enfants … ».

 

C’est cette malédiction qui s’est abattue sur la Centrafrique. En 2013, ce pays de malheur a été ravagé par un conflit confessionnel, entre les musulmans et les chrétiens. Il a opposé les voisins, les collègues de classes, les copains de bars, qui se sont lancés les uns contre les autres, au nom du Dieu et d’Allah. A force, ils se sont engouffrés dans le piège de la vengeance, puis de la contre-vengeance. Plus tard,  la mort de « l’autre » est devenue la  « solution finale » au chaos. Bilan : 6000 morts. Et deux milices armées : les Seleka et les anti- Balaka, officiellement désarmées, mais toujours actives.

 

C’est bien ce cauchemar, qui revient dans toutes les informations en provenance de la Centrafrique. Notre journaliste à Bangui, chargé par le Correspondant de couvrir les élections présidentielles de fin décembre 2020 – qui ont confirmé la réélection du Président Faustin Archange Touadéra – donne le ton : « la situation est pire qu’avant, raconte-il. Ces dernières années, il n’y a pas que les anciennes milices qui tuent : des  bandits de tout bord jaillissent de toutes les savanes de la société africaine pour se saigner ».

 

Parmi eux, des avatars des Seleka, des descendants des anti-Balakas, des soldats perdus de la guerre du Darfour, des rebelles tchadiens, rwandais … bref, le nec plus ultra des seigneurs de la guerre, désormais rangés derrière des appellations « messianiques », comme l’Armée du Seigneur, les « coupeurs de têtes », l’Unité pour la Paix en Centrafrique, le Mouvement Patriotique pour la Centrafrique, le Rassemblement Patriotique, le Front Populaire et d’autres. Cette fois, elles ne « ferraillent » plus au nom de leur sacro-sainte religion, mais bien pour décrocher le carré d’or dans le contrôle des zones stratégiques, propice au trafic d’armes, commerce de bois, vols ou rackets.

 

C’est plus particulièrement le cas dans le secteur de l’or. Des combats d’une violence sans nom opposent souvent les différentes factions, notamment dans les régions diamantaires, comme Bakouma, Nzako ou Bakala. Dans le tableau de chasse, il y aussi les circuits du bétail et les routes qui lient la Centrafrique aux pays voisins. Tous les camionneurs qui s’y hasardent sont contraints de « raquer » un droit de passage. Combien ? « Beaucoup d’argent », dit un ancien chauffeur routier. Les chiffres parlent : 5 millions de dollars par an, rien que pour “les coupeurs de routes”. Beaucoup plus dans la poche des cartels des « diamants de sang ». De fait, des transporteurs renoncent, peu de marchandises arrivent dans les grandes villes, la nourriture manque, tout comme les médicaments et l’essence.

 

Illustration : le marché du quartier musulman de KM5 était le navire amiral de l’économie du pays. Pendant la guerre de 2013, il était ruine et désolation. Aujourd’hui, pas de munitions sur le bitume ou de mouches sur des cadavres en décomposition. En revanche, inutile de chercher les étals débordants de fripes et de fruits et légumes : le kilomètre 5 tourne au ralenti, avec moins de 50 pour cent de sa capacité.

 

Même spectacle avenue Barthelemy-Boganda. La porte s’ouvre sur le « cadavre » d’une échoppe, puis sur homme grisonnant, somnolant derrière le comptoir. Brahim n’était pas toujours inactif. Pour remplir ses rayons, il avait passé 20 ans de sa vie à écumer les routes du commerce. Sa boutique est connue de tous les habitants de Bangui. « Il y avait des produits français, des chocolats suisses, des vêtements turcs, enfin, tout ce qu’on ne trouve pas dans le pays », dit-il en tapant du poing sur ce qui ressemble à un comptoir. Aujourd’hui, cette « caverne d’Ali Baba » est à l’image de la plupart des boutiques du Km5 : « un squelette, qui tient à peine debout ».

 

Du fait de cette thrombose, Brahim gagne « à peine de quoi remplir la marmite ». Problème : même ici, au cœur de la capitale, il est dans l’œil du cyclone des milices du quartier, nombreuses à racketter les commerçants. Et gare à « celui qui ne casse pas sa tirelire », se plaint le commerçant, qui fustige ces despérados, « qui font la pluie et le beau temps sur la vie locale. « Des voyous qui décident de qui va vivre et de qui va mourir ». Justement, voici l’un d’eux…

 

Mamadou, 32 ans, musulman, a accompli des gestes héroïques pendant la guerre de 2013. C’était un enragé, qui a refusé la logique confessionnelle. Au prix de terribles sacrifices, il s’était opposé à toutes les milices qui menaçaient la stabilité de son quartier. En pleine guerre, il a fondé un groupe d’autodéfense et avait réussi à sauver près de 150 chrétiens en une nuit. Mais comme la haine n’a jamais déserté les rues, il n’a pas dissous son organisation.

 

Aujourd’hui, il a vendu sa loyauté au diable du gain facile, l’âme écrasée par l’argent du racket qu’il impose aux commerçants de son quartier. Mais, comprenez, « ce n’est pas du vol », tient-il à préciser. « C’est juste une taxe qui me permet de continuer à payer mes gars et à protéger les habitants ». Pendant plusieurs minutes, il se défend sans s’essouffler. En revanche, il ne dit pas un mot sur les exactions de ses hommes dans le quartier. Pourtant, à cause de leurs méfaits, « on peut encore tomber sous les balles, pour un sac de riz ou un cachet… du paracétamol ».

 

C’est l’effet pervers de la situation en Centrafrique : à cause de ce vide sécuritaire, ce sont les populations qui ont enfilé le « treillis » pour créer des « comités d’autodéfense ». Mais, plus tard, les vénérables comités se sont grimés en « coupeurs de têtes », à l’instars de la communauté des éleveurs, les peuls. Pour protéger leur bétail des convoitises, ils ont créé une première milice, les archers peuls, puis une deuxième, puis une troisième. Aujourd’hui, c’est la peur qui gouverne dans les régions qu’elles contrôlent : leurs faits d’armes ont « provoqué le déplacement de plus de 17 000 personnes ».

 

Face à ces soudards, le gouvernement de Faustin Archange Touadéra est à genoux. A l’issue des élections de 2016, le président n’a même pas daigné se déplacer dans les régions reculées, de peur des bandits. « En fait, confie un haut fonctionnaire, il ne contrôle plus rien, si ce n’est les quartiers huppés de Bangui ». Voire … pas même ses propres troupes, parmi beaucoup de ministres et de députés, « impliquées dans des accointances avec les rebelles ». Quand ils ne sont pas eux-mêmes des anciens miliciens, à l’instars de Lambert Moukove-Lissanel, le ministre des Eaux et Forêts, et Gontran Djono Ahaba, neveu de l’ancien Président, Michel Djotodia, ancien ministre d’Etat aux Mines et au Pétrole, revenu s’emparer du ministère de l’Énergie et des ressources hydrauliques. Il était ancien chef d’état-major des Séléka…

 

Ainsi va la Centrafrique de 2021, ce pays longtemps dégradé par les dictateurs et les chasseurs d’esclaves. Mais comment, cette fois, en est-il arrivé à tutoyer l’indicible ? Un journaliste local pointe les responsables. Pour lui, pas de doute : « c’est l’ancien Président Michel Djotodia, qui a fait chavirer l’histoire ».

 

Son « j’accuse » n’est pas faux, mais pas complétement vrai. En effet… c’est Djotodia qui a fondé les Sélekas, lui qui a mis le pays à feu à et à sang et asséné le coup d’Etat de 2012 – avant de rendre le tablier en 2014. Mais que l’on ne s’y trompe pas : Djotodia n’a fait que reprendre les vieilles recettes de ses prédécesseurs : Dako, Bokassa – qui s’était bombardé du titre d’empereur – ou encore François Boaziz, la crème de la crème des dictateurs. C’est lui qui avait été renversé par Djotodia, en 2012, après avoir été lâché par la France, laquelle l’avait  soutenu, pour réussir son putsch de 2003. Absurde recommencement, bien dans la tradition de Paris – qui fait et défait les « rois » dans cette République de l’Afrique équatoriale : l’ancien tuteur a apporté un soutien inconditionnel à Djotodia – via Idriss Deby du Tchad -, avant de le pousser à la porte, en 2014, alors que les machettes continuaient à s’abattre sur les nuques, comme autant de guillotines ambulantes.

 

 

C’est à cette époque. ( en décembre 2012 ) que la France a engagé la cavalerie pour « enrayer la spirale des exactions » et « permettre le redéploiement des structure étatique ». Sa mission a démarré sur des chapeaux de roues, avec la fameuse dissolution des Séleka et le désarmement de ses membres. Mais cette première étape de son « plan de paix » n’a fait qu’ouvrir une nouvelle aube de guerre : celle de ces miliciens en perdition, qui se sont repliés dans les régions nord, loin de Bangui et des soldats français, pour jouer leur dernière carte : celle du banditisme.

 

Mais peu à peu, ils se sont divisés en fractions, chaque fraction a enfanté d’autres groupes armés, les mêmes groupes ont fait des petits et continué à frapper, notamment dans le secteur des diamants, avec une production de près de 1 million de carats par an.

 

Enorme : partie pour lutter contre les milices, la France n’a fait que participer à l’éclosion des groupes armés et jeté la majorité du territoire centrafricain dans les ténèbres. Et c’est bien cet échec que viendra confirmer le retrait, en 2014, des trois quarts des troupes françaises du pays. Rentrés au bercail, sans « la paix dans l’honneur », mais avec un Banguigate sur le CV – de certains soldats, impliqués dans des abus sexuels sur les enfants centrafricains.

 

Mais rien n’est tout noir, ni tout blanc. C’est incontestable : les massacres de masse ont disparu et toute comparaison entre les violences de 2013 et celles de nos jours serait démesurée. En revanche, répétons-le, le retrait de la France a bien mitraillé la paix et renforcé les bandes locales. Pis : il a aussi ouvert les voies de la prédation aux pays étrangers, comme les russes, qui ont fait une razzia sur le pays – depuis qu’ils sont « sollicités » pour monter la sécurité du Président Touadéra.

 

Selon un rapport du Centre d’Etudes Subsaharienne, ils sont allés jusqu’à « payer les seigneurs de guerre pour qu’ils acceptent de se rendre aux réunions qu’ils ont organisées à Khartoum », afin décrocher un accord entre les bandits et le gouvernement. Eux qui ont toujours marché sur les plates-bandes de la France, pour renforcer leur influence dans le monde, ils trouvent là une aubaine pour transformer la défaite française en victoire russe.

 

Mais que l’on ne s’y trompe pas : le Tchad, le Cameroun et la Chine ne sont pas en reste. Ils se bousculent au portillon, pour tirer leur part du lion des « diamants de sang » – dont le trafic se poursuit sur les frontières, officiellement fermées. Voici quelques semaines, d’après nos informations, des chinois ont déboursé des liasses sans élastiques pour décrocher des contrats dans les minerais et le pétrole.

 

Dans n’importe quel pays au monde, ces affaires porteraient un seul nom : Russia gate, Chinease gate … mais en Centrafrique, personne ne s’en soucie vraiment, certainement pas le gouvernement de Touadéra, lui-même composé de certains seigneurs de guerre. Qu’en sera-t-il de l’avenir ? Le pronostic est livré par cette femme, rencontrée au cimetière de Bangui : « ce pays a vécu, tour à tour, sous la loi des dictateurs, des étrangers, des tueurs, des bandits… et chacun d’eux l’a écrasé à sa façon ». Avant de s’interroger malicieusement : « Mais comment voulez- vous qu’on s’en sorte là ? Aujourd’hui, c’est devenu la réserve de tous les malfrats de la terre … »

Enquête de notre correspondant à Bangui

Michel Sango

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