Le journal qui retourne le couteau dans l’info

30 janvier 2023

Haïti, le paradis des tueurs

Mon chauffeur contourne, in extremis, une carcasse de voitures calcinées et échoue dans un dédale des petits chemins. Devant nous, une montagne de tôles ondulées : Cité Soleil, un bidonville de Port-au-Prince, la capitale haïtienne. C’est là où ces dix derniers jours, 500 personnes ont été blessées et tuées, dans des affrontements entre les gangs, qui contrôlent le quartier.

 

Soudain, un homme nous ordonne de rebrousser chemin, en agitant son flingue. Peut-être un 9mm. Je tente une négociation, il bombe le torse. Le chauffeur s’excuse et lève l’encre. Sur la route, il m’explique : « C’est un jeune gardien, qui a dû être recruté il n’y a pas longtemps par son gang. Il a tout intérêt à faire du zèle pour monter dans l’appareil de sa bande… ».

 

Retour dans le centre de Port-au-Prince. Il est 21 heures, il fait nuit. Les rues sont vides et tristes. Maintenant, le voile noir tombant a balayé les derniers signes de vie dans la cité. Port-au-Prince est seul, avec ses chiens errants et ses tueurs embusqués.

 

Au petit matin, la capitale retrouve ses allures habituelles d’une métropole anarchique. Mais tout est encore triste. Les habitants, les policiers, les journaux. A la radio, une femme, au téléphone, donne des nouvelles du front. Elle dit habiter pas loin de Cité Soleil et avoir encore entendu des balles dans la nuit. Un ambulancier, sirène en arrière-plan, a réussi à accéder à la zone de combat : « La situation est catastrophique », dit-il. « Je chargeais les blessés et les balles continuaient à siffler autour de moi et des habitations … ». Un médecin haïtien témoigne : « On a reçu au moins une dizaine de blessés dans la nuit ».

 

Mais hormis ces maigres échos, rien ne filtre sur le drame de Cité Soleil. Le flou est total. Je décide de me rendre à l’hôpital universitaire, le plus important de la capitale, là où sont évacuées les victimes. Au service des urgences, une porte s’ouvre sur les blessés. Une dizaine, peut-être une vingtaine dans les couloirs. D’autres arrivent sur des brancards et partent dans les salles de soins. On se croirait sur un champ de bataille. Ou pire. Puisqu’ici, ce sont les généralistes, les pédiatres ou les orthopédistes qui s’improvisent “chirurgiens de guerre”.

 

De lui-même, un médecin vient à moi : « Nous n’avons que la volonté, me dit-il, mais tout le reste manque ». C’est-à-dire, les médicaments, le personnel, le matériel… Mais ce matin, « la journée est plutôt bonne, ajoute-il, on arrive à soigner, extraire les balles, coudre, guérir … retarder la fin ». Et hier ? « C’était moche, très moche même, déplore-t-il, la plupart des victimes ont fini à la morgue ».

 

Je demande à m’y rendre. Selon mes informations, les corps y sont entassés à plus de 30 degrés, faute d’électricité qui ne fonctionne qu’une fois sur deux dans l’établissement. Une infirmière me le déconseille : « La plupart des corps sont décomposés, sous la chaleur. Vous n’allez pas supporter l’odeur ». J’acquiesce de la tête et lui demande un masque : elle m’en remet trois…

 

Quelques pas plus tard, voici la morgue au loin. A plusieurs mètres de la porte d’entrée, il n’est même plus possible de respirer, tant l’odeur est forte et la chaleur insupportable. Je n’ai jamais rien senti de tel. Ces effluves vous pénètrent au fond des narines, des branches, les yeux, les vêtements, toutes les fibres du corps.

 

Mais ce qui est plus déconcertant, c’est cet homme assis derrière son bureau, dans une salle vide et sinistre. Il est le gardien des lieux. Il ne porte pas de masque, il n’est pas triste, pas avenant, pas farouche. Sa seule préoccupation est de griffonner je ne sais quoi sur une feuille blanche, orpheline sur le bureau.

 

Je le salue. Il hoche la tête, puis se remet à crayonner. Imperturbable. Je trace dans l’arrière-boutique, là où sont stockés les corps. Une vingtaine, peut-être une trentaine d’hommes entassés les uns sur les autres, criblés de balles ou éventrés. Et en dégradation continue.

 

Sur quelques-uns, on distingue les flaques coagulées. Du rouge sur des hommes noirs, devenus blancs à force de décomposition. Je ne le savais pas, mais la peau des noirs devient blanchâtre, après la mort.

 

Démoralisé, je quitte les lieux. Dehors, je tombe encore sur le gardien. Cette fois, je ne sais quelle mouche l’a piqué, il a mis une musique de fête sur sa radio, en fumant une cigarette. C’est encore plus déconcertant, mais c’est évident : cet homme est abandonné par ses sens. A force de côtoyer la mort violente, il est devenu lui-même un « macchabée »… Mort de l’intérieur.

 

Mais comment ce pays en est-il arrivé à tomber si bas ? Je pose la question à Pierre Espérance, qui me reçoit dans sa résidence, à Pétion ville. A 75 ans, ce militants des droits humains a tout vu et vécu, des présidents venir et revenir, des « étrangers y exporter la paix » et cette même paix est aujourd’hui kidnappée par les gangs.

 

Le 8 mars 1999, à sa sortie du travail, Espérance a pris une balle dans la rotule et deux autres se sont logées dans son épaule gauche. L’ordre émanait directement de l’ancien président, Jean Bertrand Aristide.

 

Pourquoi ? « Parce qu’à l’époque, Aristide avait fondé un système basé sur les escadrons de la mort, qui se mettait sur le chemin de tous ceux qui dérangeait leur chef et c’est de là qu’est partie cette maudite culture des bandits et non des Tontons Macoute, cette milice paramilitaire du régime des Duvaliers ».

 

En effet… les Tontons Macoute étaient organisées autour d’une hiérarchie et une chaîne d’autorité claire. Aristide a repris le concept des milices, mais ses troupes, les Chimères, n’avait ni Dieu ni maître.

 

Leur seul crédo était de massacrer, tirer à vue sur la foule, s’attaquer aux familles des opposants… Mais après la chute d’Aristide en 2004, chassé par les Français et les Américains, les chimères se sont « dépolitisées » et recyclées dans la criminalité. Aujourd’hui, elles divisées en factions, parfois rivales, et s’adonnent à des massacres.

 

Massacre dans le quartier de Bel Air, en 2019, massacre à la Saline la même année, agression sur le Palais présidentiel, assassinats de tous les journalistes qui se mettent sur le chemin : le photographe Vladjimir Legagneur a disparu depuis mars 2018, le journaliste de « Radio Sans Fin », Pétion Rospide, a succombé à une fusillade à sa sortie de son travail en 2019, Néhémie Joseph, journaliste à Mirebalais, dans la région de Bayas, a perdu la vie dans des conditions effroyables.

 

La liste est longue et aucun gouvernement haïtien n’est encore parvenu à stopper l’agonie. Jovenel Moïse – tué au début de l’année – en est arrivé même à pencher du côté des gangs. L’implication de ses ministres et des hauts fonctionnaires de la police avait été évoquée dans certains dossiers de meurtres par les associations de Droits de l’Homme.

 

Ariel Henry, l’actuel premier ministre – qui a remplacé au pied levé Jovenel Moïse -, malgré son attitude rigoureuse et toute sa bonne volonté, est condamné à l’immobilisme. Parce qu’il n’y peut rien devant la force armée des gangs, rien devant ceux qui les protègent au sein même de l’appareil de l’État, il a décidé de recourir à la divine providence de l’ex-imperator haïtien, Jean Bertrand Aristide, qu’il a rencontré dans sa maison de Tabarre, pour lui demander … de s’impliquer dans la lutte contre les bandits.

 

Pis. Dès le lendemain, ils étaient des milliers de personnes à défiler dans les rues de Port-au-Prince, là où, en 2004, ils ont fait la révolution en s’accrochant aux grilles du Palais Présidentiel et en criant : « A bas Aristide ».

 

Cette fois, ils veulent le retour d’Aristide au pouvoir, ce Belphégor du « système des milices », qui donnait l’ordre d’immoler les opposants ou de leur « crever l’œil et le tympan et de les jeter aux chiens »

 

Ca promet !

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