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24 juin 2021

La « botte » people

Principale ville du sud de l’Albanie, Vlora est devenue la principale destination des voyageurs en provenance d’Italie, de l’autre côté de la mer adriatique. Ils ne viennent pas seulement pour faire de tourisme. Mais la plupart sont là pour immigrer et travailler .

 

C’est le cas de mon guide, originaire du sud de l’Italie, où « il est de plus en plus difficile de gagner sa vie ». A Vlora, il travaille sur les bateaux et arrive à gagner deux fois le Smic. Comme lui, ils sont plus de 20.000 italiens à être entrés au pays des aigles et près de 2000 autres sont détenteurs d’un titre de séjour. Le constat est pour le moins surprenant. Il y a 25 ans, des images d’immigrants albanais, débarquant sur les côtes italiennes, s’affichaient sur tous les écrans. On les revoit sur les ponts des cargos. L’un d’eux d’ailleurs s’appelait ‘‘Vlora’’ et avait débarqué quelques 23.000 passagers à l’été 1991.

 

Le port de cette ville côtière incarne cette page historique et symbolique. En 1991, donc, à la fin de la dictature communiste qui a régné sur le pays pendant 45 ans, Vlora était la porte de sortie offerte aux albanais qui fuyaient vers l’Italie voisine. Aujourd’hui, l’histoire bégaie… dans l’autre sens. Moins spectaculaire certes. Le phare du port voit passer, par flux et reflux, des milliers de transfuges italiens.

 

Parmi eux, beaucoup d’employés venus de la botte, de ce sud toujours à la traine et plus pauvre. Mais pas seulement. L’Albanie est devenu un nouvel eldorado pour ces migrants économiques. Qui sont-ils ? Quelles sont leurs conditions accueil et quel est l’impact de leur présence dans le pays ?

 

Tirana, la capitale albanaise est en plein essor : de nombreux chantiers y sont visibles. Dans le centre, certains bars et restaurants n’ont rien à envier à leurs référents européens. Sur les terrasses, des jeunes femmes et des hommes, avec une bière à la main, après leurs heures de bureau… Seuls, les minarets et l’appel du muezzin viennent rappeler que le pays est à 90% musulman.

 

Alberto, un entrepreneur en restauration de cinquante ans. Arrivé il y a tout juste deux ans, il a réussi à monter deux restaurants. Dont le « le Basilico », une référence culinaire, avec « un chiffre d’affaire qui à triplé, comparé à ce que je gagnais quand j’avais mon restaurant à Rome », confie le patron. Si la plupart de ses produits viennent directement d’Italie, d’autres sont faits sur place, par les nouveaux immigrés italiens. Comme Michaele, 27 ans, originaire de Bari où il était employé dans une usine de fabrication de mozzarella.

 

Il y a deux ans, sur l’insistance de son cousin Roberto, venu refaire sa vie en Albanie, il a immigré. Tous les deux ont monté une petite fabrique du fameux fromage italien. Leur revenu ? 1000 euros par mois chacun, un très bon salaire à l’échelle du pays. Et leur petite entreprise ne connaît pas la crise : « Nous souhaitons acheter une ferme pour produire nous-même notre lait et ouvrir aussi une épicerie pour vendre notre mozzarella aux particuliers. ». Pour l’heure, pas question de retourner en Italie. Michaele veut même faire venir toute sa famille en Albanie et, en premier, son vieux ‘‘padre’’. Quant au cousin Roberto, il est marié à une albanaise et partage sa vie entre son entreprise et son autre passion, le sport.

 

D’ailleurs, il est aussi prof. d’éducation physique à l’école de Durrës « Vicens Prendushi ». L’école accueille 800 élèves, dont 25 enfants italiens, et est dirigée par des religieuses italiennes. Sa directrice, Soeur Donata, est arrivée en 1992. Elle est un peu la mémoire de la communauté italienne en Albanie. Notamment les nouveaux arrivants. Pour elle, « c’est un bon exemple de cohabitation entre deux religions et entre deux communautés historiquement liées ».

 

Une ombre, pourtant, sur cette vieille amitié. Certaines grandes entreprises n’hésitent pas à abuser des failles et autres manquements sociaux albanais. C’est le cas dans les call center, montés et dirigés par des italiens. On compterait près de 400 entreprises de ce type dans tout le pays. La plupart sous traite avec de grands groupes, comme le britannique Vodafone.

 

L’un d’eux, situé en plein centre de Tirana, emploie plus de 500 personnes, dont une centaine de ressortissants italiens. Ces lieux fonctionnent en vase clos et les employés, italiens ou albanais, sont soumis à des conditions de travail qui frisent l’exploitation. Une ancienne employée, qui a démissionné pour protester contre les conditions de travail, en témoigne : « je travaillais plus de 10 heures par jour, pour un salaire inférieur à 200 euros, avec des heures supplémentaires qui ne m’étaient pas payées. ».

 

Flavia est étudiante à la Faculté de Médecine de Tirana, comme la plupart des employés italiens de ces call center. Depuis sa démission, elle se consacre entièrement à ses cours. Ici, la fac dispense un enseignement exclusivement en italien. Financée par le Vatican, l’Université “Nostra Signora del Buon Consiglio” accueille plus de 200 jeunes italiens, sur un total de 800 étudiants, et plusieurs dizaines de professeurs, qui viennent de la péninsule pour dispenser leurs cours. Les tests d’entrée sont réputés plus faciles que dans la botte, la scolarité moins chère, tout comme les loyers dans la capitale. Et, donnée essentielle, les diplômes sont reconnus par la Communauté Européenne.

 

Il y a encore quelques années, on comptait une dizaine d’Universités italiennes dans le pays. Aujourd’hui, il n’en subsiste que quelques unes. La plupart ont été fermées par le gouvernement, accusées de… tremper dans un trafic des diplômes. L’affaire a fait scandale l’année dernière et les gros titres de la presse locale. « Les services de police ont dévoilé une affaire d’une extrême gravité : une Université ayant délivré un diplôme à un étudiant italien qui n’avait jamais mis les pieds en Albanie ! », confirme un journaliste d’une chaîne locale, ‘‘Top Channel’’.

 

Fabio Attanasio, originaire de Lecce (sud de l’Italie), est marié à une albanaise et est père de deux filles (8 et 11 ans). Il s’est établi dans le pays en 2002, en tant que simple employé, et a fait son chemin depuis. Aujourd’hui, il dirige une usine de chaussures dans un quartier populaire de Tirana. Son personnel ? Essentiellement des femmes, au nombre d’environ 600.

 

Devant leurs machines, elles sont affairées à coudre et à assembler des chaussures de sport pour la marque française Décathlon. Combien gagnent-elles ? « 250 euros par mois, un bon salaire en Albanie », avoue leur patron. « Et puis, les femmes albanaises qui travaillent ici aiment leur travail. Contrairement aux italiennes, elles ne rechignent pas… ». Pourquoi l’Albanie ? «  Parce que c’est la Chine de l’Europe ! ». Plus prosaïquement, cela signifie un pays sans syndicat, avec une main d’œuvre corvéable et sans couverture sociale.

 

Aujourd’hui, on compterait plus de 500 entreprises italiennes dans le pays. La moitié d’entre elles est rattachée à la Chambre du Commerce des Entrepreneurs Italiens, située en plein centre de Tirana. Giordinao Gorini, son vice-président, est le plus à même de dresser un état de lieux des différents secteurs industriels investis par les ressortissants de la péninsule et de leur politique économique. Il est directeur local du groupe italien Essegei (équivalent de Veolia, spécialisé dans l’eau et l’énergie hydraulique), à une cinquantaine de kms de la capitale. L’Albanie, grâce à son relief montagneux, mise désormais beaucoup sur cette source d’énergie.

 

Giordinao Gorini évoque la nouvelle politique albanaise et les opportunités offertes aux entreprises italiennes, de loin les plus nombreuses ici. Même si, là encore, tout n’est pas simple dans un pays encore loin des standards européens. Notamment sur la question agraire.  « En Albanie, il n’y a pas ni cadastres, ni titres de propriétés… d’où les problèmes rencontrés avec de nombreux ‘‘possédants’’ ». Objectif : établir une stratégie de lobbying afin d’engager le gouvernement albanais à accélérer les réformes vers l’économie du marché.

 

Le projet est-il réaliste, dans ce pays de 3 millions d’âmes, qui sort peu à peu de 45 ans de communisme, sous la férule autoritaire d’Enver Hoxha ? En tous cas, tout dans la politique du gouvernement tend à rompre avec cette époque. L’Albanie est candidate à l’Union Européenne et, d’un point de vue géostratégique, l’Europe a besoin de l’Albanie pour acheminer du gaz en provenance de la mer caspienne.

 

Témoin, le gazoduc Trans-Adriatic, qui a traverse le pays depuis 2020. Un peu plus de 200 kms, sous la responsabilité d’un consortium albano-italien. Ce vaste chantier illustre les changements économiques et politiques, qui s’opèrent dans le pays. Des changements, qui permettront à terme à l’Albanie d’intégrer le grand club européen. Et, à l’Europe…  de réduire sa dépendance au gaz russe.

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