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4 août 2021

“L’émir Abdel Kader était un protégé de la France”

Collabo ou résistant ? Pour l’ex-député algérien, Nordine Ait Hamouda, pas de doute : l’émir Abdel Kader fut un “ traître” pendant la colonisation française de l’Algérie. Un harki, avant l’heure. Sa relecture de l’histoire a fait l’effet d’un tsunami de l’autre côté de la Méditerranée. Car l’émir n’était pas un citoyen Lambda. Pour de nombreux algériens, il est une grande figure historique qui a ferraillé, pendant 16 longues années, contre les troupes coloniales. Ce qui lui a valu d’être choisi comme « père fondateur de l’Algérie moderne ». Fait curieux : même en France, son nom est associé à l’histoire de la nation. Pour “services rendus” à la mère patrie ? Mais qui est donc Abdel Kader ? Avait-il été retourné par Napoléon III ? Est-il une escroquerie historique ou un visionnaire aiguisé, en avance sur son temps ? Entretien avec François Pouillon, chercheur anthropologue et auteur de plusieurs ouvrages sur l’émir Abd El Kader.

 


Le Correspondant
: suite à la polémique qui vient d’éclater en Algérie, une première question me vient à l’esprit : qui est Abdel Kader ? Un ami ou un ennemi de l’Algérie ? Un ami ou un ennemi de la France ? Ou tout cela en même temps … 

 

François Pouillon : il est difficile de répondre d’un mot à votre question, parce qu’on évoque des faits qui se sont passés il y a un siècle et demi. Que lui reproche t-on aujourd’hui ? Est-ce qu’on lui reproche d’avoir été complice de la France, entre 1833 et 1847 ? Non. Parce qu’il a combattu, et de façon acharnée, contre les forces françaises. Si, parfois, il a négocié des trêves avec l’ennemi, c’est pour étendre son pouvoir sur tout l’Ouest algérien, et y construire l’amorce d’un État algérien, arabe et musulmanPendant 15 longues années, il a résisté militairement à l’armée coloniale. Et puis, un jour, il a été vaincu par la France, après avoir été lâché par le Sultan du Maroc (après la défaite d’Isly) et les tribus Algériennes. C’est en 1847 qu’il a rendu les armes, avec la promesse de ne plus jamais faire la guerre contre la France. Cet événement a marqué le début de sa seconde vie, jusqu’à sa mort en 1883. 

 

Est-il devenu un “ami de la France”? 

 

Avait-il vraiment le choix ? Après sa reddition, en 1847, Abdel Kader était à terre, il n’avait plus autour de lui qu’un quarteron de fidèles. Il voulait alors pouvoir se retirer en terre d’islam, pour se consacrer aux recherches spirituelles auxquelles son éducation le destinait. C’est du moins la promesse, qui lui avait été faite par la France, s’il acceptait de rendre les armes. Mais la France n’a pas tenu parole et l’a ramené en métropole : à Toulon, puis à Pau et, enfin, au château d’Ambroise où il a été assigné à résidence, avec sa famille et ses fidèles pendant cinq longues années. 


Pendant tout ce temps, il n’a pas cessé de chercher
à négocier sa libération. D’ailleurs, beaucoup de personnalités françaises l’ont soutenu dans sa requête, à commencer par l’ancien évêque d’Alger, Monseigneur Dupuch, ou Ismaÿel Urbain, un proche conseiller du Prince Napoléon. Mais ce n’est qu’en 1852 qu’il a pu obtenir gain de cause : se retirer d’abord à Bursa, près d’Istanbul, puis à Damas où il va finir sa vie. C’est au cours de cette période qu’il a rédigé des déclarations solennelles par lesquelles il réaffirmait son engagement à cesser le combat militaire et politique contre la France.

 

Est-ce la seule contrepartie de sa libération ? Car je crois savoir que l’État français est allé plus loin dans sa “générosité” …  jusqu’à lui verser une pension de 100 000 francs.

 

Je ne sais pas ce qui avait été négocié, et l’histoire n’a pas encore tout dit sur cette question. En revanche, on sait que Napoléon III avait pour projet de créer un « royaume arabe ». Le concept vise à renforcer son empire dans le monde, avec un autre type de colonisation, qui aurait dû ressembler à un protectorat plutôt qu’à une intégration, avec un peuplement entièrement francisé. Il lui fallait une personnalité musulmane crédible, comme Abd Kader. Mais l’émir ne s’est pas rallié à ce projet. “Mon royaume n’est pas de ce monde”, disait-il en substance, dans une de ses innombrables correspondances avec l’Empereur. Ce qui comptait pour lui alors, c’était de se consacrer à ses recherches spirituelles. Il pensait qu’il fallait revenir à un islam plus pur. C’est cette démarche qu’il avait choisie et non pas une collaboration avec la France.

 

Cela dit, certaines séquences de l’histoire sont troublantes : rappelons quand-même qu’il avait pris la défense de la France, en 1871, contre les troupes d’El Mokrani, un autre chef rebelle. Il est allé même jusqu’à renier son fils, pour avoir rejoint les Chevaliers de la résistance. Il s’agit là, clairement, d’un acte politique, qui dépasse une simple quête de spiritualité …

 

Oui, mais c’est qu’il était bien conscient que la révolte était désespérée et qu’il ne servait à rien de se faire massacrer. A cette époque-là, Abdel Kader avait une conception plus large du monde, qui avait la mesure de la supériorité militaire et politique de l’Occident. Il ne me semble pas que ce soit là quelque chose de condamnable. Et c’est dans cette logique qu’il a réprouvé son fils, quand il s’est retrouvé du côté de El Mokrani. Et c’était bien dans le prolongement de son engagement de ne plus prendre parti contre la France.

 

Un “engagement” qui lui rapportait gros : 100 000 francs or, payés par l’État Français. A la fin de sa vie, il menait une vie prospère, avec plusieurs résidences à Damas, et des moyens financiers considérables. Au regard de ces éléments, on peut aisément comprendre ces algériens qui lui reprochent d’avoir “ vendu” son âme, pour s’enrichir personnellement, non ? 

 

Effectivement, c’était un homme riche et puissant, entouré de fidèles et d’épouses. Sa pension était significative : 100 000 francs, c’est vrai. Plus tard, elle a même été augmentée, pour atteindre les 150 000 francs. C’était après son intervention pour sauver les chrétiens d’Orient, alors voués à un odieux pogroms. C’est à ce titre qu’il il a été décoré de la Grande Croix de la Légion d’honneur (et de nombreuses autres décorations européennes ou turques ). Il était alors clairement un « protégé » de la France, placé sous la protection du consul.

 

A ce propos, il parait que ces rétributions ne se sont pas arrêtées à la fin de sa vie. Durant des décennies, jusqu’en 1962, ses descendants ( ou certains d’entre eux ) auraient continué à toucher une pension de la France. Étonnant pour le “fondateur de l’Algérie”, non ? 

 

Il avait demandé à ses fils de se replier du côté de la France ( certains d’entre eux sont restés à faire carrière dans l’empire ottoman), comme Khaled, qui fut un militant nationaliste dans l’Entre-Deux Guerres : il est passé par Saint Cyr et a même participé à la conquête du Maroc. En 1869, l’émir lui-même avait milité pour la construction du canal de Suez et entretenaient des liens personnels avec Ferdinand de Lesseps, un diplomate qui en était le maître d’œuvre. Ils se connaissaient de l’époque où il était à Ambroise et Lesseps avait fait partie de ceux qui plaidaient pour sa libération.


Pour ce qui est de la pension, effectivement, il y a eu un compte budgétaire, maintenu jusqu’a l’indépendance de l’Algérie
au profit de ses descendants. L’information est facilement vérifiable aux archives du Quai d’Orsay : il paraît cependant que cette somme n’avait pas été réévaluée. Pourtant, cette question de pension n’a jamais été étudiée en France, ni en Algérie. On a l’impression qu’elle dérange, parce que c’est effectivement un peu gênant que Abdel Kader et sa descendance soient des pensionnés de la France. J’espère que la polémique actuelle permettra de déboucher sur des recherches sereines sur ces questions, afin de remettre les choses à leur place et en leur temps. 

 

Vous parlez de l’émir avec une réelle admiration. En France, plusieurs rues portent désormais son nom : à Paris, Lyon, Toulon… On le croirait davantage français qu’algérien. D’où ma dernière question : avait-il vraiment la légitimité pour être bombardé “père fondateur de l’Algérie moderne” ?

 

Je pense qu’une personnalité de cette importance aurait mérité, aujourd’hui, le prix Nobel. C’était un « homme des deux rives ». Coté algérien, il a été sanctifié comme “héros national”, en laissant de coté des choses qui étaient un peu gênantes, comme le fait qu’il avait des décorations françaises. Mais c’est d’abord comme héros français que son nom est inscrit dans l’histoire.


En France, on a pris
Vercingétorix (grâce à César et à la Guerre des Gaules), Clovis ou Jeanne d’Arc, pour en faire des symboles de notre grand récit historique. En Algérie, on a voulu faire de même, mais il fallait trouver un personnage qui soit à la fois arabe et musulman. C’est sur cette base que le choix a été porté sur Abdel Kader. Les autres “ héros” ne faisaient pas l’affaire. Par exemple, le Bey de Constantinétait fonctionnaire ottoman et pas arabe. Pareil dans le cas de la Kahena, qui avait résisté en Algérienne contre l’invasion arabe. Elle avait un triple « défaut » : elle était berbère, probablement juive, et elle avait résisté à des gens qui venaient porter l’islam. C’est un peu par défaut qu’on a fait d’Abdel Kader un “héros national”, en se fixant uniquement sur sa gloire de résistant, comme si les autres périodes n’existaient pas. 


Pendant la décennie noire
(les années 1990) on en est venue à revaloriser cet aspect du personnage, pour lutter contre le FIS (Front Islamique du Salut) et son idéologie Wahhabite. A l’époque, le raisonnement des algériens était simple : il fallait réhabiliter la dimension spirituelle d’Abdel Kader, pour l’opposer à l’islam intégriste des barbus. S’en est suivie nombre de publications et de travaux sur la recherche mystique en lien avec l’héritage de l’émir. C’était une façon aussi de digérer le passé d’Abdel Kader, difficile à accepter, si on refuse la complexité du personnage et la distance historique.

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