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4 août 2021

Les reporters low cost du journalisme de guerre

Au départ, un simple reportage sur le front irakien. A l’arrivée, des mines antipersonnel, trois morts, un défaut d’assurance et des indemnisations à la tête du client.
Enquête sur la mort des trois journalistes de France 2, tués à Mossoul, il y a quatre ans. Un affaire débordante de dysfonctionnements…

 

L’affaire tient d’un film hollywoodien, avec des méchants à la chaîne et des morts à la pelle. En arrière-plan, des gros « bonnets », qui en tirent les ficelles et s’en sortent « blanchis ». Ce dernier rôle, bien cynique, revient à France Télévision dans l’affaire des trois journalistes français, Stéphan Villeneuve, Véronique Robert et Bakhtayer Haddad, morts en Irak, le 19 juin 2017, après avoir sauté sur une mine.

 

Plus qu’une triste affaire de reporters de guerre, tués sur le front de l’info, le dossier est émaillé de pratiques d’« amateurs » et de dysfonctionnements coupables. Et bien plus. Pourtant, le plus grave de l’affaire n’a pas fuité dans la presse, plus occupée à fleurer l’espace avec des hommages pompeux, plutôt qu’à s’interroger sur les responsabilités.

 

A l’époque, le journaliste Renaud Revel est l’un des rares à soulever les premières questions. Sans détour, il accuse France télévision d’avoir envoyé des reporters sur une terre hostile, dans l’urgence et sans garanties. Conséquences de « la désorganisation de la direction de l’info de France Télévisions, sous la gouvernance de Michel Field, conjuguée à (…) l’absence et l’inexpérience d’une présidence de France Télévisions, à l’évidence ignorante et déconnectée ».

 

Son crime de lèse ascendance a déclenché la furie des « soldats médiatiques », toujours volontaires pour décapiter les « traitres » : « ne vous trompez pas de cibles », claironnaient-ils. Il faut « bien comprendre que le reportage de guerre se bâtit souvent dans l’urgence, dans l’imprévu et le chaos … ». Leur objectif était de sauver le poste de l’ancien rédacteur d’Envoyé Spécial, Jean-Pierre Cannet, à l’origine de la commande de ce reportage. Mais France 2 avait déjà pris sa décision : une semaine plus tard, Cannet est viré. Sacrifié, pour sauver la face.

 

Miracle : désormais, l’affaire des victimes ne remonte plus dans les médias. Et quand elle réapparait, dans un mini encadré, c’est pour verser dans des aimables litotes sur « la liberté d’expression » martyrisée. Mais jamais pour s’interroger sur ce qui a précipité le drame de Mossoul. Pourtant, l’affaire est grave et sale.

 

Grave, car elle a couté la vie à trois journalistes, mère et père de famille pour deux d’entre eux. Sale, parce que l’erreur de France Tv n’est pas seulement professionnelle, mais juridique.

 

Que s’est-il passé avant et après le lancement de cette mission dans le tourbillon de Mossoul, alors otage de ses fantassins islamistes ? Des erreurs simples. Evidentes. Alors qu’un reportage en terrain de guerre devait obéir à des règles strictes, l’affaire était conclue sur « un coin de table ». Entre Emilie Raffoul, présidente de 5 bis production, une société privée, et la chefferie d’Envoyé Spécial.

 

Aucun autre responsable de la chaîne n’avait été prévenu, « ni le nouveau patron de l’information de France Télévisions, ni la directrice des reportages de France 2, encore moins le directeur de la rédaction ». Ce qui aurait permis d’enclencher les protocoles en vigueur, spécialement conçus pour les reportages en première ligne : kit de survie, frais de la vie quotidienne, assurance rapatriement, contrats entre les parties…

 

Ici, l’affaire était conclue sur simple présentation d’un petit synopsis. Sa promesse : « être les seuls journalistes occidentaux » à suivre les forces spéciales irakiennes, « qui mèneront une offensive contre les soldats de Daesh ». Avec la possibilité de zoomer sur les corps troués des djihadistes français, qui « seront visés » et « exécutés ».

Durée de tournage : 9 jours. Diffusion : en septembre. Entre temps, il faut tourner, monter, mixer, et lancer la promo du scoop !

Héraclès n’aurait pas fait mieux.

 

C’est dans cette course folle que Stéphan Villeneuve ( un journaliste indépendant engagé par 5 Bis Production ) s’est envolé pour l’Irak. En poche, un ordre de mission et un certificat d’assurance dégoté, la veille, sur internet. D’ordinaire, ce service revient à la Production et à son assureur. Mais faute d’un contrat avec le diffuseur ( sinon un mail de confirmation selon nos dernières infos ), Emilie Raffoul avait mis la bride sur le cou du journaliste, qui a souscrit chez le canadien, Escapade Voyage, alors que cette assurance est réservée aux journalistes indépendants, et pas aux sociétés de presse. Pis : la même assurance a été contractée pour Véronique Robert, alors déjà en Irak, hors de son pays de résidence. Ce qui peut être considéré, par l’assureur, comme un « vice de forme » de nature à entrainer la nullité des garanties.

 

Autre erreur, encore plus grave : selon les informations du Correspondant, toute l’équipe n’est pas couverte. C’est surtout le cas du fixer irakien, Bakhtayer Haddad, chargé d’accompagner les journalistes sur le front. Pour son dernier voyage, le journaliste n’avait ni contrat, ni police d’assurance, ni capital décès. Seulement un accord verbal, qui lui donne droit à une rémunération quotidienne de 200 ou 300 euros, solde de tout compte.

 

Mais, Nicolas Jaillard, l’ancien rédacteur en chef de 5 bis, le proclame : « pendant des années d’exercice, je n’ai pas encore le souvenir d’avoir assuré un fixer, surtout en Irak ». Le crime est donc ailleurs : dans les usages qui encadrent la profession, ceux qui confèrent le droit d’envoyer des hommes en enfer, sans garanties ni parachute. Mais passons outre le fait que le statut du fixer étranger n’est pas réglementé, en presse écrite comme en télé : c’est injuste, mais c’est vrai.

 

En revanche, Bakhtayer Haddad ne relevait pas du droit irakien.

Avant sa mort, il était résident français, titulaire d’une carte de séjour, d’une carte vitale et d’un numéro de sécurité sociale. Ses papiers lui donnent droit à n’importe quelle activité salariée. Dès lors, pourquoi a-t-on nargué les règles en vigueur ? Réponse d’Emilie Rafoul : « je vous assure que je n’étais pas au courant de la situation administrative de Bakhtayer. Autrement, j’aurais bien fait les choses ».

 

Preuve qu’à France Télévision, on ne plaisante pas avec les questions de vie et de mort, « les choses sont faites dans les normes », rectifie, avec aveuglement, Ève Demumieux du service de com deFrance Tv. D’ailleurs, si vous doutez encore, sachez que « c’est l’assurance qui est intervenue pour rapatrier les corps des journalistes », a-t-elle précisé.

 

Il manque juste un détail à sa harangue : à la morgue d’Erbil, la dépouille de Bakhtayer Haddad est restée coincée pendant plusieurs jours. Sa famille en était réduite à négocier avec la bureaucratie locale, « soudoyant des gens hauts placés », pour récupérer ce qui reste du corps déchiqueté de leur fils. Arrivant même à emprunter de l’argent : 1000 euros, affirme le frère du défunt.

 

Et, comble du mépris, on s’avise qu’à ce moment-là, Emilie Raffoul avait franchi les frontières du Kurdistan, pour organiser le rapatriement de Véronique Robert, déjà prise en charge par AIG Assistance. Sur son passage, le linceul rouge-sang de Bakhtayer Haddad, encore prisonnier à l’hôpital.

 

Interrogée, Hélène Risacher, alors directrice des programmes de France Tv, ne s’attarde pas sur la question. Elle préfère s’extasier sur les « engagements » de son employeur à respecter « tous les journalistes, tous les collaborateurs, où qu’ils soient ». La famille kurde a, cependant, d’autres raisons d’en douter : deux semaines après le drame, France 2 n’avait toujours pas réagi à son endroit. Pas une lettre de soutien, pas un traitre mot. Et quand enfin, elle s’est résolue à sortir de sa tanière, le 8 juillet 2017, ils l’ont fait dans un simple courrier, signé non pas par Delphine Ernotte, la pédégère du groupe, mais par une directrice de service : Hélène Risacher elle-même.

 

Ce document n’est même pas une lettre de condoléance : c’est “une invitation en France” de Kawa Haddad, le frère du défunt, mais qui parle de lui comme d’un grand absent. Voilà ce qu’elle énonce : « nous souhaitons le recevoir à France Télévision, afin de lui présenter officiellement et de vive voix nos sincères condoléances ». Au lieu de dépêcher une délégation en Irak, comme le veulent les usages. Mais, précise l’aimable courrier, les frais de transport et « les dépenses de la vie quotidienne seront pris en charge par France Tv ». Voici une adorable attention censée mettre du baume au cœur …

Mais la famille irakienne avait d’autres attentes : plutôt que lui offrir une virée sur la Tour Eiffel et des logomachies triomphantes sur la « liberté d’expression », qu’en est-il de son indemnisation, aura-t-elle droit à un capital décès, comme cela semble être le cas pour les familles françaises ?

 

A France 2, l’évocation de ces questions fait grimper le thermomètre.

Car ils le savent : faute de pouvoir contracter une assurance à « titre-posthume », selon la réglementation en vigueur dans les sociétés d’assurance, ils doivent casser la tirelire. A défaut, ils s’exposent à une plainte de la famille Haddad, qui n’aurait eu aucune difficulté à établir un lien de subordination entre leur fils et la chaîne. Surtout qu’on a vu, sur tous les écrans, les journalistes et les responsables de France Tv reconnaître le rôle de Bakhtayer Haddad, aux côtés des journalistes français.

 

C’est là où France 2 est intervenue pour bricoler une solution d’urgence, via son journaliste Arnaud Comte, qui a lancé une cagnotte sur internet. Les 20 000 euros qu’il a collecté devaient calmer les esprits. Et, à terme, enterrer l’affaire … avec le cadavre de Bakhtayer Haddad ? Les grands reporters de France 2 connaissent les faiblesses du tiers monde : 20 plaques au Kurdistan est une fortune.

 

A partir de ce moment-là, la bonne foi des troupes de Delphine Ernotte ne fonctionne plus que sur ceux qui continuent à former un cordon ombilical derrière leur « employeur ». Comme Elise Lucet, la présentatrice d’Envoyé Spécial, qui a dû se réveiller avec des cernes aux yeux, au lendemain du 29 juin 2017. Ce jour-là, elle a reçu un courriel du Syndicat National des Journalistes, signé par sa propre présidente, Dominique Pradalié, le genre de journaliste qui ne se laisse pas intoxiquer par les conflits d’intérêts.

 

C’est sans détour qu’elle évoque le cas de Bakhtayer Haddad, qui « doit être traité comme les deux autres journalistes ». « Je viens pour m’assurer que toutes les familles sont prises en charge … car une vilaine rumeur faisant état du fait qu’un chèque de 30 000 euros serait le « solde de tout compte », allusion à la cagnotte lancée par Arnaud Comte. Jamais, la vedette de France 2 n’a repris son crayon pour répondre. Son silence est d’autant plus étrange qu’elle n’a pas l’habitude de garder sa langue dans la poche, quand elle lance ses talons aux trousses des hommes politiques, pour parler « cash ».

 

Ces journalistes, qui ont fait « vœu de silence » sont illustrés jusqu’à la caricature par Reporters Sans Frontières, « porte-drapeau de la défense des droits de la presse et des journalistes », dit-on. Mais concernant la triste affaire du fixer kurde, l’association n’a pas hésité à tirer au flanc, arguant qu’il n’est pas dans son mandat de se « mêler des relations contractuelles entre les journalistes et les employeurs ». Une attitude qui exacerbe, au Kurdistan, le sentiment d’injustice.

 

Seul le journal digital Mondafrique a osé attenter au moral du « troupeau », dans un article en hommage au fixer irakien, qui déballe l’envers du décor de l’affaire. Mais France 2 a fini par escamoter l’enquête. Moins de trois jours après sa publication, elle a lâché sa brigade de juristes contre le journal électronique, qu’elle somme de retirer l’article, s’il ne veut pas s’embourber dans un marathon judiciaire « long et couteux ».

 

Pourquoi ? Officiellement, le diffuseur n’a pas apprécié les révélations de Mondafrique sur le cas de Bakhtayer Haddad, « employés au black par France Télévision ». Officieusement ? Selon des sources internes, la chaîne a voulu temporiser, en attendant d’échafauder une solution à son avantage. Et qu’importe si elle doit marcher sur cette liberté d’expression qu’elle brandit. Quand ça l’arrange.

 

Toujours est-il, quelques mois plus tard, la famille kurde a été reçue au siège de France Télévision. Dans le catimini de son atrium de verre, lovée le long de la Seine, Kawa Haddad s’est laissé « cuisiner » et a accepté un accord. Plus tard, la chaîne a actionné les loyaux services de Chubb, son assureur attitré, pour déclencher un capital décès pour Bakhtayer Haddad.

 

Dans quelles conditions lui ont-ils souscrit une assurance, après son décès ? Contacté, l’assureur n’a pas voulu répondre à cette question. Pas celle-ci … Mais les preuves en notre possession sont formelles : le 06 juillet 2018, Chubb a viré une somme de 70 000 euros sur le compte de Kawa Haddad. Mais la même sommes est également versée à « chacune des familles françaises », précise la directrice de communication de l’assureur.

 

Pour autant, tous les ayants droits ne sont pas traités équitablement. Surtout les Irakiens qui ne figurent pas sur la facture présentée à Escapade Voyage ( l’assureur canadien ), dont la police prévoit des indemnités autrement plus honorables : jusqu’à 1 million de dollars.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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