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27 février 2024
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Mort de Badinter, peine générale !

C’est un opéra d’hommages qui est rendus à l’ancien garde de Sceaux, l’avocat Robert Badinter, mort à l’âge de 95 ans, dans la nuit du 9 au 10 février. Politiciens, président de partis, députés, ministres … sont nombreux à débouler sur les plateaux pour dire leur peine. La plupart, sincère, évoque surtout la lutte qu’il avait menée, dans les années 80, pour l’abolition de la peine de mort. Mais Badinter était bien plus que cela. C’est ce que disent et répètent les nombreux anonymes qui affluent sur la toile, pour évoquer ces brefs instants où ils l’avaient croisé ou côtoyé. Témoignages !

 

 

Sabine Atlaoui, la femme de Serge Atlaoui, un Français condamné à mort en Indonésie : “La disparition de Robert Badinter est un jour triste pour tous les abolitionnistes. Un grand Homme s’en est allé… Lorsque Serge (Atlaoui, ndlr) a été condamné à mort, le 29 mai 2007, je ne savais pas vers qui me tournait. J’ai écrit quelques courriers, dont celui à M. Robert Badinter. Sur son conseil, j’ai pu entrer en contact avec Richard Sedillot, qui deviendra l’avocat de Serge. C’est ainsi qu’a débuté mon combat contre la peine de mort et mon parcours d’abolitionniste. J’ai eu l’honneur de rencontrer Robert Badinter, lors de Congrès mondiaux contre la peine de mort. En 2015, lorsque Serge se trouvait sur la liste d’exécution et que nous étions tous mobilisés pour le sauver. L’intervention, les mots forts de Robert Badinter, durant cette campagne, restent gravés dans mon cœur. Mes plus sincères et profondes condoléances à la famille et aux proches de M. Robert Badinter. Je me joins à tous les abolitionnistes, en ce triste jour de deuil”.

Jean Marie Barrière, grand reporter et réalisateur : “Considérant l’ampleur et le nombre des hommages rendus à Robert Badinter, je joins donc ma petite anecdote à cet imposant cortège d’éloges. Comme beaucoup de ceux, parmi les gens ordinaires, qui ont eu l’opportunité de le rencontrer, j’en suis demeuré un peu impressionné.
Ce n’était plus un simple mortel, mais un symbole. De plus, j’avais de longue date, et pour des raisons personnelles, des remerciements à lui adresser. Ce fut l’occasion d’une petite conversation que, bien sûr, je conserve au creux de ma mémoire. Mais ce fait marquant pour moi fut accompagné d’un second.
J’avais, à l’époque, suivi mon amie, Anne Gintzburger, pour un film sur un ancien pensionnaire du couloir de la mort au Texas et, plus généralement, sur la peine de mort aux USA. Nous nous étions rendus ensuite à Washington où Robert Badinter devait participer à quelques réunions avec des juristes et des juges américains.
Après l’avoir rencontré en privé, nous avions été autorisés à le filmer au cours d’un diner où il se tenait assis à côté d’une femme non moins exceptionnelle. Ruth Bader Ginsburg, décédée depuis, mais qui était alors la doyenne de la Cour suprême américaine.
Progressiste, elle était favorable au droit à l’avortement, championne du droit des femmes et des minorités et, surtout, elle était résolument pour l’abolition de la peine de mort. Mais ce qui nous étonna le plus ce soir là, c’est qu’il nous fut demandé de ne lui poser aucune question sur ces convictions à ce sujet.
La raison en était simple : dans ce pays où il existe encore bien des méthodes d’exécution, il était dangereux pour elle, comme pour beaucoup de ses collègues ou de personnalités politiques, de se prononcer ouvertement contre la peine de mort. On y risquait sa carrière. Et contrairement à ce qui s’était passé chez nous en 1981, il fallait ici mener le combat en sous main et en prenant mille précautions. Rien d’étonnant, au fond, dans cette Amérique où l’on vend des fusils d’assaut comme on vendrait des baguettes de pain.
Le décès, en 2020, de Ruth Bader Ginsburg, fournit à Donald Trump l’occasion de la remplacer par l’une de ses marionnettes et provoqua aussitôt un virage conservateur au sein de la Cour suprême. La peine de mort, aujourd’hui, y va toujours bon train. Quand à nous, nous nous consolons en pensant à l’opportunité que nous avons eue de croiser, ce jour là, deux grands humanistes”.
Maître Jean-Jacques Dulong, avocat du barreau d’Agen : ” Je revois l’appartement familial de la rue Brochant. Mon père assis dans un fauteuil et fumant sa pipe, tout en lisant un livre, la télé allumée pour les actualités, ma mère à côté de lui, les commentant avec force gestes et vitupérations en bonne Oranaise qu’elle était et qu’elle était restée.

C’était l’affaire Buffet et Bontems. Deux condamnés à mort exécutés parce que Pompidou, alors président, sous l’influence de l’opinion publique de l’époque que les media chauffaient déjà à rouge et alors qu’il avait fait part auparavant de sa répugnance personnelle contre la peine de mort, avait refusé de les gracier.

Un avocat inconnu du grand public, Robert Badinter, l’avocat de Bontem, s’improvise champion de la lutte contre la peine de mort. Il écrit un livre émouvant, « L’Exécution », que les gens de cœur s’arrachent, ma mère la première. Elle le garda précieusement pendant toutes les années qui lui restèrent à vivre.
Quelques années plus tard, j’étais étudiant à la faculté de droit et mon professeur de procédure pénale était le célébrissime avocat, Robert Badinter, qui également universitaire avec son confrère, associé et alter ego, Jean-Denis Bredin, qui, lui, enseignait la procédure civile, avec une désinvolture distinguée.
Les cours en amphithéâtre de Badinter au Panthéon (pas le temple républicain mais la faculté de droit éponyme et voisine) constituaient le grand événement hebdomadaire de la fac. Le grand amphithéâtre affichait complet car tout le monde s’y pressait et pas seulement des étudiants car, à cette époque, on entrait dans les universités comme dans un moulin.
Badinter, grand, mince, élégant avec un visage de beau ténébreux, celui qui plaît aux femmes depuis la haute Antiquité, était au pupitre. Son cours n’était pas un cours. Il se racontait avec tout le charme de son éloquence, pourtant sans effet et sans emphase.
Nous buvions ses paroles alors que nous n’étions pas spécialement tendres et indulgents pour les autres. En l’écoutant, on suivait un raisonnement comme l’eau coule de sa source, car il avait l’extraordinaire faculté d’être capable de réfléchir et d’avancer dans sa pensée tout en parlant. Tout ce qu’il disait paraissait naturel, tout paraissait avoir un sens.
Il avait la réputation justifiée d’être un professeur exigeant, rigoureux et refusant tout favoritisme et le parterre des jolies filles issues de la bonne bourgeoisie parisienne qui étaient assises sur les premiers gradins de l’amphi, ne paraissaient ni l’intéresser ni encore moins l’émouvoir ou l’émoustiller.
Je devais passer au mois de juin l’examen oral de procédure pénale.
Le sort voulut que je tombe sur lui comme interrogateur et non sur un de ses assistants réputés comme moins peaux de vache car Badinter pouvait l’être.
J’étais évidemment très impressionné d’être interrogé par celui qui était déjà unanimement reconnu comme le plus grand avocat de sa génération et du barreau de Paris. L’ayant appris au moment même où j’arrivais pour l’oral, je n’avais pas le temps de céder à la panique…
L’homme était courtois mais assez sec et réservé dans son approche. Pas de sourire de complaisance ou fielleux. Un simple hochement de tête. Il m’interrogea sur la garde à vue. Je ne m’en tirai pas trop mal puisqu’il me mit un très convenable 13, ce qui, à cette époque antédiluvienne, était une note très correcte.
Il me demanda ce que je voulais faire par la suite. Je lui répondis embarrassé car je ne voulais paraître ni prétentieux ni ridicule et encore moins impudent « avocat ». Il me répondit simplement : « Oui pourquoi pas ?… Je vous y vois assez bien…».
En guise de conclusion, il me demanda ce que je pensais de la question de l’assistance de l’avocat lors de la garde à vue qui commençait à se poser alors qu’elle suscitait l’hostilité quasi hystérique des syndicats de policiers et des magistrats.
Je lui répondis que cela me semblait une bonne idée car cela renforcerait les droits de la défense et permettrait d’éviter les dérapages qui étaient alors fréquents dans les gardes à vue.
Il me répondit sur un ton un peu amusé car il devait s’attendre à ce que je tienne de tels propos qu’il ne fallait pas verser dans l’angélisme car la présence d’un avocat lors des gardes à vue pourrait être un atout supplémentaire pour les truands. Nous en restâmes là et je ne le revis jamais.
Et de fait, l’instauration de l’assistance de l’avocat pour toute personne gardée à vue lors des auditions n’a pas été son œuvre comme Ministre de la Justice car il y était alors hostile et, sauf erreur de ma part, il faudra attendre au moins les années 90 pour que ce soit enfin le cas. Aujourd’hui, personne ne s’en plaint, pas même les syndicats de policiers et j’ai le sentiment que de nombreux gendarmes et policiers nous y voient avec un œil plutôt favorable, car si nous évitons les dérapages par notre présence, nous validons aussi les procédures…
Robert Badinter, contrairement à la légende qui a couru sur lui, était tout sauf un « laxiste » en matière de justice.
Je livre mon modeste témoignage car je n’ai pas la prétention de retracer, après bien d’autres, le combat exemplaire qu’il a mené contre la peine de mort. Je rappellerai simplement que ce qui beaucoup de ceux qui se prosternent aujourd’hui devant sa mémoire l’exécraient et le calomniaient en permanence dans les années 80, quand il était ministre.
Il fut pour beaucoup notamment à droite et surtout à l’extrême droite l’homme à abattre. Jacques Chirac avec quelques autres dont Philippe Seguin, Jacques Toubon et François Fillion vota pour l’abrogation de la peine de mort. Il faut le reconnaître car c’est à leur honneur dans le climat de l’époque avec une opinion publique majoritairement hostile.
Il a poursuivi à sa manière le combat de l’humanisme français contre la peine de mort, celui de Condorcet auquel il consacra avec sa femme un ouvrage attachant et bien documenté, de Victor Hugo et de Jean Jaurès parmi tant d’autres dont Le Pelletier de Saint Fargeau et Robespierre, ce qui étonnera ceux qui veulent l’être…
C’est pour ma part un nouveau chapitre de ma vie qui se clôt et je retourne par la mémoire à la Fac du Panthéon où je revois mes copains (et copines) de l’époque et aussi dans l’appartement de la rue Brochant. Nous sommes au mois de juillet 1981. Il fait beau. La lumière de l’après-midi rentre dans le salon. Elle est tamisée par les arbres de la rue.
Badinter a prononcé son célèbre discours pour l’abrogation de la peine de mort. Le vote intervient à l’Assemblée nationale. La peine de mort est abolie.
Ma mère, toujours démonstrative, étreint mon père de joie. J’esquisse un sourire de satisfaction et je retourne à Montmartre le cœur léger”.

 

 

 

 

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