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Trgovska Gora : quand la Croatie enterre ses déchets… et ses scrupules

Par-delà les pins et les courbes tranquilles de la rivière Una, un parfum âcre flotte dans les Balkans : celui du plutonium diplomatique. La Croatie a décidé d’enterrer ses déchets nucléaires à Čerkezovac, en pleine zone naturelle protégée, à un jet de pierre de la Bosnie-Herzégovine. Dans cette histoire, il y a du béton, du cynisme, et ce vieux démon balkanique : le mépris des voisins.

 

Officiellement, Čerkezovac est une « ancienne installation militaire » reconvertie en futur sanctuaire des déchets radioactifs croates. En vérité, c’est une colline boisée, classée zone naturelle sensible, traversée par des sentiers de randonnée et peuplée de blaireaux, de hiboux et de vieux fantômes yougoslaves.

 

Un bunker dans les bois

Ce lieu bucolique a été choisi pour accueillir plusieurs milliers de mètres cubes de résidus nucléaires issus de la centrale de Krško, que la Croatie coexploite avec la Slovénie. Plutôt que de discuter avec son partenaire slovène d’une solution commune, Zagreb a préféré creuser dans son propre arrière-pays, à l’abri des regards… mais pas des sismographes.

 

Car Trgovska Gora n’est pas simplement une réserve naturelle : c’est aussi une zone à fort risque sismique, secouée en 2020 par des tremblements de terre de magnitude 6,3. Qu’importe : les ingénieurs du nucléaire croate assurent que tout tiendra, que les normes «  Eurocode » seront respectées, et que les oiseaux continueront de chanter.

 

Du nucléaire à la frontière, du mépris en barils

La Bosnie-Herzégovine, elle, ne chante pas. À moins de 900 mètres du site prévu, côté bosnien, vivent plus de 250 000 personnes réparties sur treize municipalités. Pour elles, l’affaire a un goût d’injustice transfrontalière. Depuis des années, ONG et scientifiques dénoncent un projet imposé sans consultation sérieuse, sans étude d’impact indépendante, et sans le moindre respect pour la biodiversité ou la santé humaine. Le ministre bosnien du Commerce parle d’un « acte hostile », les écologistes parlent de « racisme écologique ». Et ils n’ont pas tout à fait tort.

 

Pourquoi ce site ? Pourquoi si près de la frontière, dans une région à majorité serbe, souvent marginalisée, dans un État voisin toujours convalescent depuis la guerre ? Parce que c’est pratique. Parce que c’est discret. Parce que, dans l’Europe de la deuxième vitesse, certains déchets sont plus légers quand on les pousse vers l’Est. La Croatie européenne enterre ses fûts à la lisière d’une Bosnie candidate, dans ce no man’s land diplomatique où le silence radio remplace les consultations transfrontalières.

 

Une Europe radioactive à deux vitesses

Les autorités croates assurent que tout est en règle. L’Agence internationale de l’énergie atomique, polie, a salué l’engagement de Zagreb, tout en glissant qu’il faudrait peut-être renforcer un peu les règles du jeu. Les Slovènes, eux, regardent ailleurs. Et l’Union européenne ? Elle observe, elle note, elle émet des recommandations en bas de page, entre deux rapports sur les valeurs démocratiques.

 

En matière de déchets, l’Europe a ses territoires d’exception : ce que l’Allemagne ne ferait pas en Bavière, ce que la France n’imposerait pas en Dordogne, devient acceptable sur les marges orientales du continent. À Čerkezovac, les déchets ne sont pas qu’atomiques : ils sont aussi politiques.

 

Et si ça saute ?

Si la terre tremble demain, si l’Una est contaminée, si une fuite s’active dans un sous-sol fissuré, que se passera-t-il ? Un rapport ? Un blâme ? Une condamnation molle ? Ou simplement un communiqué du style : « Le stockage a été réalisé selon les meilleures pratiques connues au moment de la mise en œuvre » ?

 

Il y a des accidents qui n’arrivent jamais, jusqu’au jour où ils deviennent des paragraphes dans un manuel d’histoire. Et puis il y a des décisions qui en disent long, non pas sur l’état des sols, mais sur l’état des âmes.

 

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