Le Correspondant

 Sansal, Abdallah : échange discret ?

C’est un communiqué qui a saisi jusqu’aux plus familiers du dossier : Georges Abdallah, militant libanais d’extrême gauche incarcéré depuis plus de quarante ans en France, va être libéré. Un dégel inespéré, tant l’affaire semblait figée – dans les sédiments du droit, de la raison d’État, et des mémoires fracturées du Proche-Orient. Une décision jugée « inattendue », officiellement. Officieusement, elle soulève surtout une question embarrassante : n’y aurait-il pas, derrière cette sortie de prison, un discret jeu de vases communicants ?

 

Un donnant-donnant diplomatique, officieux, non écrit : Abdallah contre Sansal. D’un côté, un détenu politique arabo-libanais, soutenu par Alger. De l’autre, Boualem Sansal, écrivain franco-algérien, que Paris presse discrètement de voir revenir, au moment même où sa situation commence à embarrasser sérieusement le régime algérien. Rien n’est confirmé, bien sûr. Mais la chronologie intrigue. Et les signaux convergent.

 

Depuis des mois, Alger n’a pas ménagé ses efforts pour obtenir la libération de Georges Abdallah. Pas par les canaux classiques de la diplomatie, non : par la caisse de résonance médiatique. Sur les réseaux sociaux, des figures comme Abed Chérif multiplient les appels. Le message est limpide : si la France veut un geste humanitaire, qu’elle commence par entendre les doléances algériennes.

 

La presse algérienne, elle, relaie en écho — et sans surprise. Dans Le Jeune Indépendant, un éditorial signé Malek dénonce « l’émotion sélective » de Paris : « La France officielle s’inquiète du sort d’un écrivain, mais reste de marbre face à un militant communiste arabe enfermé depuis 40 ans. » Une formule sèche, mais calibrée. Dans un pays où les éditos ne s’écrivent jamais tout à fait seuls, c’est un message envoyé – à voix basse mais ferme.

 

Et voilà qu’après l’annonce-surprise de la libération de Georges Abdallah, la question Sansal refait surface. Cette fois, portée par le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, qui attaque frontalement son collègue des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, dans une tribune virulente publiée par Le Figaro. Il accuse Barrot de mollesse face à Alger, de diplomatie rampante. Barrot, en technicien impassible, évite l’affrontement frontal : « Il n’y a pas de bonne ou mauvaise diplomatie, il y a la diplomatie. »

 

En coulisses, pourtant, le choc des postures trahit autre chose : une guerre de position avant une annonce attendue. Celle, peut-être, du retour de Boualem Sansal. Retailleau veut apparaître en artisan de la fermeté, Barrot en homme du résultat. Le duel a moins à voir avec la diplomatie qu’avec le calendrier politique. Car si Sansal revient, chacun voudra en récolter les dividendes.

 

Selon plusieurs sources proches du Sénat, la sortie médiatique de Retailleau serait loin d’être improvisée. Elle ferait partie d’une stratégie plus large : préempter l’événement, capitaliser sur l’émotion, se poser en homme d’autorité à l’approche d’un cycle électoral tendu. Une manœuvre classique : occuper le terrain avant l’annonce, pour mieux s’en attribuer les lauriers.

 

Reste un verrou, et non des moindres : la libération effective de Georges Abdallah demeure suspendue à une mesure administrative d’expulsion vers le Liban. Sans ce feu vert, pas de sortie. Et donc, peut-être, pas de geste en retour pour Sansal. La chaîne est fragile.

 

Mais le décor est posé. Et dans ce théâtre diplomatique feutré, où les protagonistes s’affrontent à coups de tribunes, d’allusions et de silences, l’histoire se joue en coulisses. Retailleau et Barrot ne sont que les visages visibles d’un compromis qui ne dira jamais son nom. Et si Boualem Sansal réapparaît demain sur le sol français, aucun ministre ne revendiquera la manœuvre. Car dans cette pièce-là, les accords les plus solides sont ceux que l’on nie jusqu’au bout.

 

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