La Pieuvre de Téhéran, autopsie d’un empire clandestin

Elle ne fait pas de bruit. Elle avance à pas feutrés, tentacule après tentacule. La Pieuvre de Téhéran n’est pas un essai de plus sur l’Iran, c’est une plongée dans les sous-sols de la République islamique. Coécrit par Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali, paru en juin 2025 aux éditions du Cerf, l’ouvrage se lit comme un rapport de renseignement que personne n’était censé publier.

 

Pendant plus de quarante-cinq ans, expliquent les auteurs, le régime des mollahs a patiemment tissé sa toile en Occident. Paris, Bruxelles, Washington : mêmes méthodes, mêmes circuits, même opacité. Espions, agents d’influence, relais idéologiques, « idiots utiles » parfois sincères, parfois intéressés. Le livre s’appuie sur des documents classifiés, des archives d’opposants iraniens, des témoignages exclusifs et des incursions sur le terrain qui ont tout sauf des allures de promenade dominicale.

 

Razavi et Montali dissèquent une mécanique bien huilée : recrutement ciblé, intoxication informationnelle, corruption douce ou brutale, infiltration des sphères diplomatiques, médiatiques, universitaires et scientifiques. La Force Al-Qods, bras armé et tentaculaire du régime, y apparaît comme une multinationale du chaos : renseignement, sabotage, terrorisme, trafics divers, rien ne lui est étranger. Jusqu’à l’utilisation d’étudiants iraniens chargés de récupérer des technologies sensibles — drones compris — dans des institutions aussi respectables que l’EPFL en Suisse. Le tout au moment même où le conflit Iran-Israël atteint un nouveau seuil de tension. Le timing n’a rien d’un hasard.

 

L’enquête impressionne par sa densité et sa précision. Certains y verront des angles encore à creuser. Les auteurs préfèrent visiblement publier avant qu’il ne soit trop tard.

 

Une guerre souterraine contre les démocraties

La Pieuvre de Téhéran ne se contente pas de nommer des réseaux : elle interroge une stratégie globale. À la racine, une idéologie. Le chiisme révolutionnaire iranien n’est pas un corps étranger au reste de l’islamisme politique : il dialogue, coopère et parfois fusionne avec des courants sunnites, notamment fréristes. Objectif partagé : combattre l’Occident, sa laïcité, son pluralisme, et bien sûr le sionisme.

 

L’Iran avance par procuration — Hamas, Hezbollah — mais aussi par la cyberguerre, l’espionnage et l’influence politique. En France, les auteurs pointent un terrain particulièrement vulnérable : l’instrumentalisation de certaines mouvances d’extrême gauche pro-palestiniennes, accusées de servir, consciemment ou non, de caisse de résonance à la propagande iranienne. Depuis le pogrom du 7 octobre 2023, l’antisémitisme devient un carburant politique, l’émotion une arme stratégique.

 

Le régime iranien est décrit comme un « fauve blessé », affaibli mais d’autant plus dangereux. À mesure que la contestation interne grandit, Téhéran jouerait le tout pour le tout, pendant que les démocraties occidentales persistent dans une forme de déni poli, confondant victimisation et résistance. L’ouvrage sonne comme une alerte : sans vigilance accrue des services de renseignement et sans soutien clair au peuple iranien opposé au régime, la pieuvre continuera d’étendre ses bras. Doucement. Méthodiquement.

 

Jean-Marie Montali, l’art de regarder là où ça brûle

Jean-Marie Montali n’est pas un novice dans les zones grises du monde. Né en 1962, formé dans la presse régionale aux Dernières Nouvelles d’Alsace, il devient grand reporter au Figaro Magazine avant d’en diriger la rédaction pendant près de vingt ans. Le Moyen-Orient est son terrain de prédilection, l’inconfort sa spécialité.

 

Auteur de Les Larmes de Kaboul et du documentaire Pourquoi ? Visages de la Shoah, Montali pratique une enquête discrète, parfois dangereuse, toujours précise. Dans La Pieuvre de Téhéran, il retrouve Emmanuel Razavi, autre fin connaisseur des réseaux islamistes et auteur de La Face cachée des mollahs. Ensemble, ils signent un livre qui ne cherche pas à séduire mais à prévenir. Un travail d’ombre sur les ombres. Et une lecture qui laisse une impression tenace : pendant que l’Occident débat, la pieuvre agit.

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