Passer au contenu principal

Le Correspondant

Investigation Info off Documents Dossiers
Journal d'investigation
Toutes nos enquêtes paraissent le samedi

Mohammed Harbi, l’homme qui n’a jamais cessé de désobéir à l’Histoire

Mohammed Harbi, historien
Mohammed Harbi, historien

Mohammed Harbi est mort le 1er janvier 2026 à 92 ans, selon une annonce de l’historien Fabrice Riceputi. Ancien cadre du FLN devenu son historien le plus critique, intellectuel marxiste et figure majeure de la mémoire de la guerre d’Algérie, il laisse une œuvre dérangeante et essentielle, consacrée à la déconstruction des mythes nationaux et à la difficile réconciliation des mémoires algérienne et française.

 

La nouvelle a circulé d’abord à voix basse, comme souvent quand il s’agit des grandes consciences. Mohammed Harbi est mort le 1er janvier 2026, à 92 ans, selon une annonce faite par l’historien français Fabrice Riceputi. En attendant une confirmation officielle d’Alger ou de Paris, l’essentiel est ailleurs : avec Harbi disparaît l’un des derniers témoins majeurs de la guerre d’indépendance algérienne, et surtout l’un de ses plus féroces analystes. Un homme qui avait fait de la mémoire un champ de bataille et de l’histoire une discipline indocile.

 

Né le 16 juin 1933 à El Harrouch, près de Skikda, dans le Nord-Constantinois, Mohammed Harbi appartient à cette génération d’Algériens que la colonisation française a formés sans jamais parvenir à les domestiquer. Issu d’une famille aisée, il suit un parcours scolaire d’excellence : El Harrouch, le collège Luciani de Skikda, puis Paris, Sainte-Barbe, le baccalauréat en poche dès 1950, avant des études d’histoire. À quinze ans à peine, il choisit son camp : en 1948, il adhère au MTLD, matrice du futur FLN. Le choix n’est pas romantique, il est politique. Et définitif.

 

Lorsque la guerre éclate en 1954, Harbi est déjà dans l’ombre du combat. En France, il agit dans la clandestinité, mobilise des réseaux intellectuels, participe à la structuration idéologique du FLN. Pendant la guerre, il devient un rouage central : responsable de la presse de la Fédération de France du FLN, ambassadeur en Guinée, puis secrétaire général du ministère des Affaires étrangères du GPRA. Il participe aux accords d’Évian, observe les lignes de fracture, mesure déjà le prix des compromis. Proche de Krim Belkacem, conseiller d’Ahmed Ben Bella, il rêve d’une révolution socialiste authentique, d’une Algérie où le peuple serait armé politiquement autant que militairement. Une hérésie pour les futurs vainqueurs de l’intérieur.

 

Le coup d’État de Boumédiène en 1965 referme brutalement la parenthèse. Harbi est arrêté, emprisonné sans jugement pendant cinq ans, puis assigné à résidence. Le régime sait ce qu’il fait : Harbi n’est pas un opposant ordinaire, il est une mémoire vivante, un idéologue, un homme qui écrit. En 1973, il s’évade, faux passeport en poche, direction la Tunisie puis la France. L’exil sera long, dangereux, sous menaces constantes : services secrets algériens, islamistes, ultranationalistes français. Trois haines pour un même homme, c’est souvent le signe qu’il touche juste.

 

En France, Mohammed Harbi devient historien au sens plein du terme. Non pas celui qui empile les archives, mais celui qui les interroge. Il enseigne, soutient, publie. Aux origines du FLN dynamite le récit officiel. Le FLN, mirage et réalité met à nu les luttes internes, les violences fondatrices, les confiscations du pouvoir. Harbi ose écrire ce que l’Algérie officielle refuse de lire : l’indépendance n’a pas tenu toutes ses promesses, et le nationalisme, sanctifié, a souvent servi d’alibi à l’autoritarisme.

 

C’est aussi à Paris que se noue l’un des dialogues les plus féconds de l’historiographie contemporaine : celui entre Mohammed Harbi et Benjamin Stora. L’un, ancien acteur de la révolution devenu son critique le plus lucide. L’autre, historien français des mémoires blessées. Ensemble, ils tentent l’impossible : faire dialoguer les récits algériens et français sans les diluer. Harbi apporte l’intérieur du FLN, ses mensonges, ses tragédies. Stora y ajoute les mémoires françaises, pieds-noirs, harkis, appelés. Leur travail commun marque durablement le débat public, jusqu’au rapport Stora de 2021, où l’ombre de Harbi plane sans jamais s’imposer.

 

Libertaire socialiste, hostile aux dogmes comme aux mythologies, Harbi n’a jamais cessé d’intervenir dans le débat algérien. Même pendant la décennie noire, même lorsque revenir au pays signifiait risquer sa vie. Jusqu’à la fin, il parlait des prisonniers politiques, de Boumédiène, des silences de l’État, rappelant que l’oubli est toujours une politique.

 

Mohammed Harbi est mort, mais son œuvre demeure, dérangeante, inconfortable, indispensable. Dans un paysage mémoriel saturé de postures, il aura été une chose rare : un homme fidèle à ses contradictions, convaincu qu’aucune nation ne se construit durablement sur le mensonge. À l’heure où Paris et Alger continuent à s’enliser dans les non-dits, Harbi laisse une leçon simple et cruelle : on ne réconcilie pas les mémoires en les caressant, mais en les affrontant.

Leco en image

Full Moon

Borderline est une émission du Correspondant, présentée par Tristan Delus. Cette fois, il vous emmène en mer de Chine, à la découverte de l’une des fêtes les plus folles du monde, pour la pleine lune : la Full Moon Party. Chaque mois, ils sont des milliers à s’y rendre, ils viennent de France, d’Amérique ou du Moyen Orient. Avec une seule règle : s’éclater jusqu’au lever du jour. Et sans modération !

Suivez-nous

— Publicité —
Les derniers articles
Déclenchement de la guerre d'Algérie, le 1er novembre 1954

1er novembre 1954 : La nuit où la France ne vit rien venir

Alors que l’Algérie officielle affichait un calme trompeur à l’automne 1954, une série d’attentats simultanés embrase le territoire dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre. Revendiquée par le tout jeune FLN, cette « Toussaint rouge » prend de court une France aveuglée par ses dogmes politiques et la dispersion de ses services de renseignement. Récit d’un échec d’anticipation aux lourdes conséquences historiques

Manifestation du 31 octobre à Paris

Les ravis de la (mauvaise) crèche

Dans cette tribune volontairement provocatrice, Imanol Dospital livre une critique incisive et à contre-courant des dernières manifestations parisiennes. Si les thèses de notre contributeur diffèrent profondément de notre ligne éditoriale, nous choisissons de publier ce regard dissonant pour nourrir la réflexion collective

Le Député RN du Var, Philippe Schreck, en présence de Marine Le Pen, trois semaines avant les attentats de Trappes

Trappes : Appels à « tirer dans le tas » sous une publication du député RN, Philippe Schreck

Six jours seulement avant le drame de Trappes, une vidéo relayée par le député RN Philippe Schreck suscitait, dans son fil de commentaires, une déferlante de propos d’une extrême violence : comparaisons racistes, amalgames visant les musulmans, appels à voter RN, fantasmes d’épuration et jusqu’à des appels à faire usage d’armes à feu. L’examen de ces échanges révèle une accumulation particulièrement préoccupante.

Les barbouzeries numériques de l’assistant RN

Au Rassemblement national, les collaborateurs ont décidément le sens des priorités. Pendant que les uns rédigent laborieusement des amendements et que les autres peaufinent des

Des étudiants albanais lors d’une manifestation antigouvernementale, à Tirana, le 13 octobre 2026

RAMA RAME, TIRANA BRÛLE

Tirana s’enfonce chaque soir un peu plus dans un brouillard de gaz lacrymogène et d’artifices traçants. Sur les grands boulevards de la capitale, la jeunesse albanaise, flanquée d’une opposition aux abois, ne réclame plus de réformes de façade ni de baisse de frais de scolarité : elle exige, d’une seule voix exaspérée, la démission pure et simple d’Edi Rama.

— Publicité —
Déclenchement de la guerre d'Algérie, le 1er novembre 1954

1er novembre 1954 : La nuit où la France ne vit rien venir

Aucun commentaire

Alors que l’Algérie officielle affichait un calme trompeur à l’automne 1954, une série d’attentats simultanés embrase le territoire dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre. Revendiquée par le tout jeune FLN, cette « Toussaint rouge » prend de court une France aveuglée par ses dogmes politiques et la dispersion de ses services de renseignement. Récit d’un échec d’anticipation aux lourdes conséquences historiques

Lire la suite »
Manifestation du 31 octobre à Paris

Les ravis de la (mauvaise) crèche

Aucun commentaire

Dans cette tribune volontairement provocatrice, Imanol Dospital livre une critique incisive et à contre-courant des dernières manifestations parisiennes. Si les thèses de notre contributeur diffèrent profondément de notre ligne éditoriale, nous choisissons de publier ce regard dissonant pour nourrir la réflexion collective

Lire la suite »