Le texte est sobre. Jean-Louis Masson, sénateur de la Moselle, rappelle qu’il a été élu député en 1978, comme Marcel Bigeard. Les deux hommes se sont donc côtoyés une dizaine d’années, à l’Assemblée nationale et au conseil régional de Lorraine. Il décrit un « homme de conviction », doté d’une forte personnalité et « très convivial ».
C’est l’image qui accompagne ces lignes qui change le ton. On y voit le général en tenue de parachutiste, la pipe à la main, devant un défilé de bérets rouges. Le visuel proclame, à propos de l’Algérie : « Ni excuse – Ni repentance – Ni regret ». Une légende rouge conclut : « Vive le général Bigeard ». Le souvenir personnel sert ainsi de porte d’entrée à un message politique sur la guerre d’Algérie.
Deux Lorrains, deux carrières
Marcel Bigeard est né en 1916 à Toul, en Meurthe-et-Moselle, dans une famille ouvrière. Employé de banque avant la guerre, il devient l’un des officiers parachutistes les plus célèbres de l’armée française, en Indochine puis en Algérie. Il est mort en 2010. Après l’armée, il a fait une carrière politique : secrétaire d’État à la Défense sous Valéry Giscard d’Estaing, puis député de Meurthe-et-Moselle à partir de 1978.
Jean-Louis Masson, né à Metz en 1947, a siégé à l’Assemblée nationale de 1978 à 1997. Il est sénateur de la Moselle depuis 2001, ancien du RPR puis de l’UMP, aujourd’hui non inscrit. Il est connu pour des prises de position tranchées. En 2019, ses propos comparant des mères voilées à des « sorcières d’Halloween » avaient provoqué une polémique. Le Bureau du Sénat avait alors désapprouvé leur caractère « provocateur et vexatoire », tout en constatant qu’il n’avait pas compétence pour le sanctionner.
Le cœur de la controverse : la torture
Pour ses admirateurs, Bigeard incarne le soldat de terrain, le chef qui partageait les risques de ses hommes, notamment lors de la bataille de Diên Biên Phu. Pour ses détracteurs, son nom reste lié à la bataille d’Alger en 1957 et au recours systématique à la torture par l’armée.
Bigeard a nié jusqu’à sa mort y avoir participé. En 2007, il évoquait des « interrogatoires musclés », qu’il présentait comme rares et auxquels il disait ne pas avoir pris part. Cette version a été contestée par des historiens et par d’autres anciens officiers, dont le général Aussaresses, qui a reconnu publiquement la pratique de la torture et d’exécutions sommaires.
Une mémoire encore disputée
La querelle ne s’est jamais éteinte. En 2012, après deux ans de polémique, l’État a fait déposer les cendres du général au Mémorial des guerres en Indochine de Fréjus, alors que des personnalités proches du Parti communiste lançaient une pétition qui a réuni des milliers de signatures contre tout hommage.
Depuis, le débat s’est déplacé vers le terrain officiel. En 2018, Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’État dans la disparition de Maurice Audin. En 2021, il a reconnu que l’avocat Ali Boumendjel avait été torturé puis assassiné par l’armée française. Ces gestes sont salués par les uns comme un devoir de vérité, dénoncés par les autres comme une « repentance » injuste envers les soldats. Le slogan relayé par Jean-Louis Masson s’inscrit dans ce second camp.
Deux lectures
Pour les partisans de cette ligne, il s’agit de défendre l’honneur de militaires qui ont obéi à l’État dans un conflit dont les responsabilités sont d’abord politiques, et de refuser que le jugement d’aujourd’hui efface le contexte d’hier. Pour leurs adversaires, saluer sans réserve un officier associé à la bataille d’Alger revient à relativiser des violences établies par de nombreux travaux d’historiens, et à ignorer les victimes algériennes.
Entre les deux, une question demeure : peut-on rendre hommage à un parcours militaire tout en reconnaissant les violations commises par l’institution à laquelle il appartenait ? La publication de Jean-Louis Masson, qui mêle l’anecdote amicale et la proclamation politique, montre que cette question reste, soixante ans après, loin d’être close.





