Le Correspondant

Le boom du lancer de hache, de Toronto à la Dracénie

Du fracas des forêts canadiennes aux pistes sécurisées des bars français, le lancer de hache s’impose comme le défouloir moderne préféré des urbains en quête de sensations. À mi-chemin entre sport, jeu et thérapie collective, cette pratique insolite transforme les soirées entre amis en cérémonies de précision et de convivialité. À Draguignan, L’Heure Hache en est la vitrine locale, preuve que même dans le Var, la hache a trouvé sa place.

 

Il y a des tendances qui naissent dans les capitales, d’autres dans des sous-sols new-yorkais ou dans des studios californiens bardés de néons. Et puis il y a celles, plus rares, qui commencent dans un parking de zone commerciale à Draguignan où, à la tombée du jour, on distingue une suite de silhouettes pénétrer un hangar éclairé comme un chalet canadien — ambiance bois blond, jazz feutré, odeur de résine chaude et cliquetis de hache bien affûtée. À L’Heure Hache, on ne fait pas dans la demi-mesure : on vise droit, on tire fort, et on décompresse. C’est ainsi que commence notre histoire, une histoire qui, avant d’être varoise, fut canadienne, forestière et passablement musclée.

 

De l’ombre des pins boréals au néon des bars urbains

Le lancer de hache, ce hobby qui fait hausser un sourcil aux sceptiques et briller l’œil aux stressés chroniques, n’a rien d’un caprice d’époque. Au XIXe siècle, dans les camps de bûcherons des provinces canadiennes, c’était d’abord un outil, un compagnon de travail, parfois une arme improvisée pour impressionner la concurrence — ou régler des débats qui ne trouvaient décidément pas leur solution autour du feu du soir. Puis la modernité s’en mêle, lentement d’abord, avant le grand virage du début des années 2000. Toronto, 2006 : un passionné ouvre la Backyard Axe Throwing League, nom un peu potache devenu institution mondiale. Avec elle, la transformation s’opère : la hache descend des montagnes pour s’installer, polie et lustrée, dans les lieux de divertissement urbains.

 

Depuis, le monde s’est mis à cibler. Le Canada aligne désormais près de 400 venues, les États-Unis tournent autour d’un marché à 300 millions de dollars par an, et l’International Axe Throwing Federation — qui existe bel et bien, preuve que tout finit par s’organiser — fédère des établissements dans neuf pays. Le lancer de hache est désormais en open space global : on en fait en Pologne, en Allemagne, au Royaume-Uni, à Paris, à Lille, à Hambourg, à Manchester… et à Draguignan, donc.

 

Le Vieux Continent, prudent comme à son habitude, a adopté le phénomène autour des années 2010, souvent dans des activity bars où l’on passe d’une piste de haches à un shuffleboard en quelques pas. Les chiffres explosent : au Royaume-Uni, les ventes liées à la discipline ont bondi de 317 % entre 2018 et 2019. En Allemagne, c’est le remède tendance pour faire sortir le stress du corps — ce qui, il faut l’admettre, est plus élégant que de taper sur le klaxon en rentrant du boulot.

 

En France : un chaos joyeux, une bière à la main, une hache dans l’autre

La France a d’abord regardé la chose avec la perplexité typique qu’elle réserve aux anglo-saxoneries : « Une hache ? Dans un bar ? Et vous appelez ça un loisir ? » Puis, comme souvent, elle a très vite adopté le concept.

 

Près de 190 établissements sur le territoire : la carte se couvre de petites icônes qui promettent des « sessions », des « couloirs », des « challenges », bref tout ce que le Français moderne adore dès qu’il s’agit de se divertir en groupe. Un championnat national voit le jour — en Alsace, évidemment, région historiquement amie avec les outils tranchants. On y trouve près de 100 compétiteurs en 2024 : on n’est plus dans l’initiation, mais dans la discipline sportive assumée.

 

Au prix de 9 euros l’heure dans certaines venues, on a même trouvé le graal des sorties peu coûteuses mais hautement conversationnelles. Après tout, annoncer « On va lancer des haches » a un effet sur le groupe bien supérieur à « On fait un bowling ? »

 

L’Heure Hache, refuge boisé de la Dracénie

Et voilà comment on se retrouve à Draguignan, 983 Voie Georges-Pompidou, précisément là où les GPS hésitent entre hangar et paradis nordique. De l’extérieur, rien n’indique que des dizaines de haches traversent l’air chaque soir. À l’intérieur, pourtant, c’est une autre histoire : six couloirs, une lumière chaude, un décor pensé pour oublier que l’on est dans une zone commerciale.

 

 

Au centre du dispositif : Franck. Ancien cadre financier parisien, exilé volontaire dans le sud, marié à une infirmière — bref, un homme qui a visiblement décidé qu’il était temps de vivre différemment. C’est au Canada, six ans plus tôt, que l’étincelle s’est produite. Là-bas, il découvre le lancer de hache, trouve ça à la fois idiot et génial, puis y repense suffisamment pour laisser sa vie urbaine derrière lui.

 

« C’est un défouloir pour les gens », raconte Franck avec le calme de ceux qui ont compris quelque chose que les autres mettent du temps à saisir. « Ils viennent après le boulot, prennent une bière… et dans 70 % des cas, ils reprennent une partie. »

 

On comprend vite pourquoi : le lieu sent le bois, la bière artisanale, un soupçon de vin local, et le jazz doux qui flotte dans l’air n’est dérangé que par le tchunk sec des lames frappant la cible.

 

La hache est sécurisée, la piste aussi. « Un seul petit accident en six ans », précise-t-il, comme on évoque un détail amusant. Les haches modernes, conçues pour ne pas rebondir, ont fait entrer le lancer de hache dans la catégorie des sports extrêmes pour gens raisonnables. Ça aide.

 

Sociologie d’un exutoire calibré

Le succès du lancer de hache tient à un subtil mélange : un sport accessible, une montée d’adrénaline, un esprit de compétition juste ce qu’il faut, et cette étrange satisfaction de viser juste — un mélange idéal pour les millennials qui composent 60 % du public. Ils y trouvent un antidote au quotidien saturé d’écrans : quelque chose de réel, de tangible, avec du bois, du métal, un peu de sueur et beaucoup de rires.

 

Peut-être simplement continuer à viser juste

Le monde change, les loisirs aussi. Les activités qui invitent à sortir du cadre, à toucher, lancer, ressentir, se réinventent pour une génération qui veut vivre des moments plus physiques, plus partagés. Le lancer de hache est de celles-là : un peu absurde en théorie, parfaitement cohérent en pratique.

 

Et quelque part à Draguignan, ce soir encore, dans la chaleur douce d’une salle en bois, une hache siffle dans l’air. Elle tourne, elle trace sa trajectoire, elle se plante. Certains y voient un jeu, d’autres une catharsis, mais au fond, tous repartent avec un sourire un peu plus large qu’à l’arrivée.

 

Peut-être que c’est ça, le secret du succès : retrouver, l’espace d’une heure, le plaisir simple et ancestral de viser le centre de la cible.

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