ENQUÊTE. Annoncé, contesté, abandonné, mais jamais digéré, le PTE de Draguignan (Pôle de Transition Environnementale) ressurgit en pleine campagne municipale. Derrière le projet avorté, une addition salée, des partenaires encombrants et une question qui refuse de disparaître : qui paie, combien ?
Le sujet avait disparu des débats publics aussi vite qu’il y était entré. On le croyait enterré avec les études, les délibérations et les promesses de transition écologique. Pourtant, à l’approche des municipales de mars prochain, le projet abandonné du Pôle de Transition Environnementale refait surface et s’impose comme l’un des angles morts les plus sensibles de la campagne en Dracénie.
Christophe Terras ( Unions des gauches) a ravivé la mèche en lançant une campagne sous forme de questionnaire d’opinion adressé aux habitants. Philippe Schreck, candidat du Rassemblement national, s’en est emparé à son tour. Tous pointent le même talon d’Achille : un projet présenté comme structurant, stoppé net, et une facture qui reste, lourde, pour les contribuables.
La poubelle ferme
L’histoire commence bien avant la polémique. En 2019, la fermeture du site d’enfouissement du Balançan, au Cannet-des-Maures, laisse la Dracénie Provence Verdon Agglomération face à une impasse. Les déchets ménagers du territoire, entre 30 000 et 40 000 tonnes par an, doivent être traités ailleurs. Un site provisoire est ouvert au Vallon des Pins, à Bagnols-en-Forêt, mais sa capacité est limitée à environ 17 000 tonnes annuelles et son autorisation s’achève fin 2026.
L’agglo, qui regroupe notamment Draguignan, Trans-en-Provence et La Motte, traîne en parallèle un passif financier important. Richard Strambio, président de la DPVa et maire de Draguignan depuis 2014, reconnaît alors une situation budgétaire fragile, héritée de choix passés qui ont, selon ses mots, « mis les finances à plat ».
La fausse bonne idée
C’est dans ce contexte que naît le Pôle de Transition Environnementale. L’objectif affiché est double : assurer une autonomie locale de traitement des déchets et éviter des exportations coûteuses vers d’autres territoires, tout en valorisant une partie des déchets sous forme d’énergie. Le projet repose notamment sur la production de combustible solide de récupération, un procédé assimilé à de l’incinération avec récupération de chaleur, susceptible d’alimenter des réseaux urbains, voire des équipements publics comme l’hôpital.
L’installation est prévue sur le site du Puits de l’Éouve, à l’est de Draguignan, à proximité du quartier du Varrayon, du cimetière paysager et d’une vaste zone forestière. Sa réalisation implique une modification du plan local d’urbanisme. Le coût annoncé dépasse les 130 millions d’euros.
Montage usine à gaz
En 2024, une délégation de service public est attribuée à un groupement composé de Paprec Energies et de Pizzorno Environnement. Pour porter l’opération, une société d’économie mixte à opération unique est créée, la SEMOP « Pôle de Transition Environnementale de la Dracénie », immatriculée à Draguignan. Elle associe des collectivités locales et des partenaires privés, conformément aux statuts publiés, et doit assurer la conception, la construction et l’exploitation de l’équipement.
Très vite pourtant, le projet se heurte à une contestation grandissante. De nombreux habitants découvrent son existence tardivement, souvent par des tracts anonymes distribués dans les boîtes aux lettres. Les riverains du quartier est dénoncent une absence d’information en amont et une communication parcellaire.
Une réunion publique se tient le 8 octobre 2024 à la Maison des sports et de la jeunesse, mais elle ne suffit pas à dissiper les inquiétudes. La modification du PLU est perçue comme menée à huis clos, avec des consignes de discrétion mal comprises. Des courriers sont adressés au maire pour demander des garanties sur les odeurs, les rejets atmosphériques et les risques sanitaires. Richard Strambio répond que le dossier relève de l’agglo et non de la seule ville de Draguignan, mais la distinction convainc peu sur le terrain.
Tout ce qui inquiète
Les opposants multiplient les arguments. Ils alertent sur la destruction annoncée d’une zone forestière sensible, riche en biodiversité, où la présence de tortues d’Hermann est attestée, et sur l’augmentation du risque incendie dans un contexte méditerranéen déjà sous tension. Ils citent les émissions potentielles de dioxines, de métaux lourds et de particules fines, malgré le respect des normes européennes, et rappellent des études de l’INVS, de l’OMS et d’autres organismes faisant état de liens entre incinération, pathologies respiratoires, maladies cardiovasculaires, cancers ou troubles du développement chez l’enfant.
Le bilan carbone est également mis en cause, avec des dizaines de milliers de tonnes de CO₂ émises chaque année. À cela s’ajoutent les nuisances quotidiennes, le ballet des camions, le bruit, la chaleur, la crainte d’une dévalorisation immobilière et, en toile de fond, la peur d’une hausse de la fiscalité.
Colère signée X
Une pétition intitulée « Non au Pôle de Transition Environnementale à Draguignan » est lancée le 6 octobre 2024 par un collectif se présentant comme des « citoyens alarmés ». Les initiateurs choisissent l’anonymat, affirmant vouloir se protéger, et réclament des réunions publiques ouvertes, l’abandon du projet et un travail sérieux sur la réduction et le recyclage des déchets. En quelques semaines, plus de 1 800 signatures sont recueillies. La tension monte dans le quartier est, les échanges se durcissent, et le projet devient un sujet politique à part entière.
Stop brutal
Le 7 avril 2025, lors d’un conseil de la DPVa, Richard Strambio annonce l’abandon pur et simple du PTE et de la délégation de service public. Il évoque plusieurs raisons convergentes. L’Ademe a mis fin, fin 2024, à ses financements pour les projets de CSR et d’incinération. L’opposition locale est massive. Le dimensionnement et l’emplacement du site ne font plus consensus. Sans subventions, le coût devient prohibitif. « Vox populi, vox dei », déclare le président de l’agglo, estimant que « le projet ne convenait pas ». Il minimise les pénalités à venir, les jugeant dérisoires au regard des enjeux futurs.
L’addition salée
Ces pénalités, justement, constituent aujourd’hui le cœur de la polémique. Selon des chiffres rendus publics par des élus d’opposition et repris dans la presse, la rupture de la DSP coûterait environ 5,5 millions d’euros à la collectivité. À cela s’ajoutent les dépenses déjà engagées pour les études, les procédures et la création de la SEMOP. Autant d’argent public dépensé pour un projet qui ne verra jamais le jour. Pour les entreprises attributaires du marché, Paprec Energies et Pizzorno Environnement, l’arrêt se traduit par des indemnités sans réalisation concrète.
Mais qui sont les entreprises qui devaient construire et exploiter ce Pôle de Transition Environnementale, et pourquoi se retrouvent-elles aujourd’hui indemnisées alors que l’équipement ne verra jamais le jour ?
Vieille maison, lourd passif
Pizzorno Environnement, d’abord, n’est pas un acteur ordinaire dans cette histoire. Fondée à Draguignan en 1974 par Francis Pizzorno, à l’origine sous le nom de Dragui-Transports, l’entreprise s’est imposée comme un poids lourd national du secteur des déchets, tout en restant profondément enracinée dans le Var. Mais ce succès économique s’accompagne d’un passif judiciaire particulièrement lourd dans le département.
Le scandale le plus emblématique demeure celui de Bagnols-en-Forêt, où, entre 2004 et 2007 puis en 2009, entre 84 000 et 87 000 tonnes de mâchefers issus de l’incinération, classés déchets dangereux, ont été enfouies illégalement sur le site des Lauriers. Ces déchets provenaient notamment de l’incinérateur d’Antibes.
Les filiales du groupe, la SMA et la Sovatram, exploitaient alors le site en violation des arrêtés préfectoraux, sans autorisation de l’inspection des installations classées, avec dissimulation des apports et falsification de documents. Les condamnations sont définitives. Le 15 décembre 2011, le tribunal correctionnel de Draguignan reconnaît les infractions environnementales. En juin 2013, la cour d’appel d’Aix-en-Provence alourdit les sanctions. En 2014, la Cour de cassation confirme l’ensemble des décisions.
Justice et rapports au vitriol
Les amendes cumulées dépassent 800 000 euros, auxquelles s’ajoutent des dommages et intérêts versés à des associations environnementales et à un syndicat public de traitement des déchets. Ce dossier reste l’un des plus graves scandales environnementaux jugés dans le Var.
À ces condamnations s’ajoutent les critiques répétées de la Chambre régionale des comptes Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui, dans plusieurs rapports publiés dans les années 2010, pointe des pratiques de surfacturation, un contrôle insuffisant des prestations et un manque de concurrence réelle sur les marchés des déchets varois.
D’autres procédures judiciaires ont concerné l’attribution de marchés de très grande ampleur dans le sud-est de la France, avec des soupçons de favoritisme ou de recel de favoritisme portant sur des contrats représentant plusieurs centaines de millions d’euros sur leur durée. Le groupe a également été impliqué dans des procédures judiciaires liées à l’attribution de marchés publics de grande ampleur.
Un poids lourd national
À ce premier acteur s’en ajoute un second, moins enraciné localement mais tout aussi central sur le plan national : le groupe Paprec, à travers sa filiale Paprec Energies, spécialisée dans les projets de valorisation énergétique des déchets, notamment les unités d’incinération et de production de combustible solide de récupération. Présent sur de nombreux marchés publics en France, Paprec s’est imposé comme l’un des leaders du secteur, au point d’en devenir un partenaire quasi incontournable pour de nombreuses collectivités cherchant des solutions industrielles.
En février 2025, le groupe Paprec a toutefois conclu une convention judiciaire d’intérêt public avec le Parquet national financier, validée par le tribunal judiciaire de Paris, mettant un terme à des poursuites pénales engagées à l’issue d’une vaste enquête. Cet accord, qui permet à l’entreprise d’éviter un procès, prévoit le paiement d’une amende de 17,5 millions d’euros et reconnaît l’existence de faits graves commis sur une période longue, entre 2013 et 2022.
Infractions à la chaine…
Les infractions retenues portent sur des ententes illicites destinées à fausser des appels d’offres publics, des faits de corruption active de personnes chargées d’une mission de service public, du recel de favoritisme ainsi que des mécanismes de blanchiment de fraude fiscale. L’affaire concerne de nombreux marchés publics de collecte, de traitement et de valorisation des déchets en France, soit précisément le cœur d’activité du groupe et de sa filiale Paprec Energies. Elle a conduit au départ de son fondateur et dirigeant historique, Jean-Luc Petithuguenin, contraint de quitter son poste.
Si Paprec Energies n’est pas citée isolément dans cette procédure, elle relève pleinement du périmètre des activités concernées, Cette image est renforcée par d’autres dossiers ayant fragilisé la réputation de Paprec. Plusieurs accidents mortels ont été signalés dans ses centres de tri : en 2025, un ouvrier a été écrasé sous un ballot de déchets à Lansargues dans l’Hérault, et d’autres accidents graves sont survenus dans le Gard et ailleurs.
… Accidents à la pelle
Ces drames ont mis en lumière des manquements graves à la sécurité, des conditions de travail dangereuses et une organisation industrielle parfois trop exigeante sur les cadences. Le groupe a également été condamné pour atteintes à l’environnement, notamment en 2016, lorsque Paprec Sud-Ouest Atlantique a écopé d’une amende de 12 000 euros pour pollution d’un cours d’eau dans les Pyrénées-Atlantiques. Par ailleurs, plusieurs enquêtes ont porté sur des soupçons de malversations et de liens inappropriés avec des élus dans l’attribution de contrats.
Dans ce contexte, l’association de Paprec Energies avec Pizzorno Environnement dans le projet du Pôle de Transition Environnementale de la Dracénie concentre, aux yeux des opposants, deux groupes privés déjà marqués par des condamnations, des procédures judiciaires, des critiques institutionnelles et des alertes répétées, au moment où l’agglomération s’engageait dans un projet présenté comme exemplaire sur le plan environnemental, alimentant les inquiétudes sur le choix des partenaires, la transparence de la délégation de service public, la sécurité environnementale de l’installation et les risques financiers pour les contribuables.
130 millions sur la table
Aucun élément ne permet d’établir un lien pénal direct entre ces scandales et Richard Strambio, la mairie de Draguignan ou la Dracénie Provence Verdon Agglomération. Aucun élu local, y compris Strambio – alors adjoint à la culture sous Max Piselli lors des dernières phases judiciaires du dossier de Bagnols-en-Forêt en 2013-2014 – n’est mis en cause, ni cité dans ces procédures.
Les vieilles habitudes
Pourtant, les relations contractuelles avec Pizzorno – entreprise emblématique du territoire, fondée à Draguignan et historiquement liée à la commune – ont continué sous les mandats successifs, malgré les condamnations et critiques institutionnelles passées sur ses pratiques.
Pour une partie des habitants et des candidats en campagne, cette séquence ne relève pas de la fatalité, mais illustre un mode de gouvernance jugé opaque, où les mêmes acteurs industriels reviennent malgré leurs antécédents, et où l’argent public se trouve engagé sans résultat concret.
Symptôme final
C’est l’accumulation de facteurs – le besoin urgent d’une solution après la fermeture du Balançan, le choix d’un incinérateur contesté, le déficit de concertation, la pétition citoyenne lancée le 6 octobre 2024 par des habitants anonymes, l’abandon brutal du projet et le coût financier supporté par la collectivité – qui explique pourquoi le dossier du Pôle de Transition Environnementale est devenu l’un des points les plus sensibles de la campagne municipale à Draguignan.
Plus qu’un projet avorté, il est désormais perçu comme le symbole d’un système à bout de souffle, dont les électeurs sont appelés à juger.
Note : Richard Strambio, dans une longue interview accordée à notre journal, s’explique sur le PTE. Elle sera publiée, ce jeudi 12 mars, dans Le Correspondant






