D’élections en élections, le Kosovo ne voit toujours pas le bout du chemin. Ce dimanche 7 juin encore, les Kosovars se sont rendus aux urnes pour la troisième fois en à peine plus d’un an. Troisième acte d’une même pièce, dont le décor ne change pas : une Assemblée fragmentée, une opposition structurellement incapable de coalition, un parti au pouvoir dominant mais coincé en dessous du seuil de gouvernabilité.
La mécanique du blocage
Tout commence en février 2025. Le Vetëvendosje d’Albin Kurti arrive en tête, mais sans majorité absolue. Aucun parti ne parvient à former un gouvernement. Kurti, dès la nuit des résultats, insulte ses partenaires potentiels, les qualifiant d’« animaux » et de « voleurs », tout en affirmant qu’il refusera toute coalition. Le ton est donné. Le blocage s’installe pour des mois.
En décembre 2025, quatrième processus électoral de l’année — après les législatives de février et les deux tours des municipales d’octobre et novembre —, le Kosovo vote à nouveau. Avec 51,11 % des suffrages, le Vetëvendosje réalise son meilleur score historique, dépassant son record de 2021. Mais 57 sièges sur 120, c’est encore insuffisant : la majorité absolue en exige 61.
S’ensuit une nouvelle crise, d’une nature différente. L’Assemblée doit élire un président. La coalition au pouvoir pousse la candidature du ministre des Affaires étrangères Glauk Konjufca, refusant d’accorder un second mandat à la présidente sortante Vjosa Osmani. Les trois principaux partis d’opposition — PDK, LDK, AAK — annoncent le boycott des sessions, qualifiant la procédure de « show de propagande ». Le 28 avril, l’Assemblée est dissoute. De nouvelles élections sont convoquées pour le 7 juin.
Kurti, l’homme providentiel qui bloque
Albin Kurti est une figure rare dans les Balkans : un dirigeant qui a construit sa légitimité sur le refus du système, et qui se retrouve aujourd’hui à en être le principal opérateur. Ancien militant emprisonné sous Milošević, fondateur d’un mouvement d’autodétermination dans les années 2000, il incarne pour une partie de l’électorat kosovar quelque chose de presque introuvable dans la région : un politique qui n’a pas trahi.
Mais la vertu d’opposition ne se convertit pas automatiquement en art de gouverner. La polarisation affective autour de sa personne est si profonde que, pour ses adversaires, Kurti « reste un partenaire particulièrement difficile pour tout compromis ». L’opposition ne lui fait pas que de l’obstruction : elle lui voue une défiance de principe, qui interdit tout accord de gouvernabilité.
Pour ces nouvelles élections, Vetëvendosje affichait l’ambition de franchir le seuil des 61 % — soit la majorité absolue des sièges — afin de gouverner sans dépendre de quiconque. En face, le PDK se posait en recours, assurant qu’il mettrait fin à la crise. Une nouveauté mérite d’être notée : l’entrée en scène du Parti social-démocrate, dirigé par Dardan Molliqaj, ancien bras droit de Kurti, qui entend s’opposer au gouvernement depuis l’intérieur du parlement. La dissidence vient de l’intérieur.
Ce que cachent les urnes
Derrière la mécanique électorale, une réalité plus lourde.
La crise prolongée a pesé sur une économie déjà fragile. Le pays affronte ces élections sans budget approuvé pour 2026, avec des doutes sur l’efficacité de toute prolongation du budget en cours. Des entreprises de transport à Pristina avaient protesté fin novembre contre des arriérés de salaires directement imputables à l’incapacité du gouvernement à faire voter un budget.
Il y a aussi la question de la fraude. En janvier 2026, les autorités annoncent la détention de 109 personnes pour suspicion de fraude électorale à Prizren, dans le cadre du scrutin de décembre 2025. La démocratie kosovare ne souffre pas seulement d’un déficit de coalition : elle souffre aussi d’une fragilité institutionnelle qui donne à chaque vote une marge d’incertitude supplémentaire.
Au-delà de la politique intérieure, c’est l’intégration européenne et l’adhésion à l’OTAN qui sont en jeu — objectifs structurants pour un pays qui cherche encore à consolider sa reconnaissance internationale. Or ni Bruxelles ni Washington ne peuvent s’appuyer sur un interlocuteur stable. L’instabilité kosovare n’est pas qu’un problème kosovar.
La démocratie comme rituel
Il serait injuste de conclure au simple dysfonctionnement. Le Kosovo vote. Régulièrement, massivement par rapport à ses voisins, et sans violence. Les résultats sont contestés devant des tribunaux qui fonctionnent. C’est déjà beaucoup, dans une région où l’alternance a souvent pris la forme du rapport de force.
Mais voter trois fois en dix-huit mois sans que la configuration politique se dénoue, c’est aussi le signe d’un système qui a atteint ses limites structurelles. La polarisation est désormais affective autant qu’idéologique : le problème n’est pas que les partis ne s’accordent pas sur des programmes, c’est qu’ils ne se reconnaissent pas mutuellement comme partenaires légitimes.
Dans ce contexte, une urne de plus ne règle rien. Elle reporte.






