À six semaines des municipales, l’insécurité s’invite dans la campagne dracénoise. Entre vidéos virales, effets d’annonce et rappels du droit, le débat oscille entre mise en scène politique et réalité juridique. Décryptage d’une peur très électorale.
À Draguignan, à six semaines des municipales de mars 2026, l’insécurité est devenue ce que le pastis est au Var : un incontournable, servi tiède, souvent allongé, et rarement vérifié à l’alcootest des faits.
Chacun y va de son couplet. Le maire sortant, Richard Strambio, brigue un troisième mandat. En face, l’opposition s’agite, menée tambour battant par Philippe Schreck, député RN depuis juin 2022, conseiller municipal d’opposition et commentateur en chef des vidéos de bagarres mal cadrées.
Schreck publie, partage, recycle : vol à l’arraché ici, altercation entre SDF là, séquence floue ailleurs. Le message est limpide : Draguignan serait à deux doigts de Gotham City, mais sans Batman – et surtout sans maire à la barre. Jusqu’ici, Richard Strambio laissait dire.
Puis est arrivée la manifestation kurde du samedi 24 janvier 2026, boulevard Clémenceau. Environ 450 à 500 personnes, femmes et enfants en tête, drapeaux, slogans pour Kobané et le Rojava, parcours respecté, pas une vitre brisée, pas une poubelle incendiée. Une manif calme, déclarée et autorisée par la préfecture du Var, mairie informée selon les organisateurs. Bref, un non-événement sécuritaire.
Sauf que le lendemain, sur Facebook, le maire dégaine : manifestation « non déclarée », perturbation de l’ordre public, préjudice aux commerçants, plainte immédiate contre l’association organisatrice, le Centre de la communauté démocratique kurde de Draguignan. Rideau.
Problème : la réalité – cette vilaine habitude – rattrape le post municipal. La manifestation était bel et bien déclarée. La préfecture l’a confirmé. Le Correspondant aussi. Résultat : boomerang en pleine figure. Accusations de fake news, soupçons d’instrumentalisation électorale, et impression qu’on tape sur une communauté pacifique pour se fabriquer, à peu de frais, une posture martiale.
Alors, pourquoi ce besoin irrépressible de s’exposer ainsi ? Et surtout, sur la question de la sécurité, que pouvait réellement faire le maire face à une situation qu’il ne contrôle pas ? C’est là que le débat quitte Facebook pour le Code général des collectivités territoriales.
Rappel salutaire pour les amateurs de slogans : la police municipale n’est pas la police nationale. Elle n’enquête pas, ne démantèle pas de réseaux, n’a aucun droit d’intervention judiciaire autonome. Elle constate, signale, verbalise, régule la circulation, rassure parfois, contraventionne souvent. Toute opération de maintien de l’ordre d’envergure relève de l’État.
La sécurité publique qui compte – délinquance criminelle, violences, enquêtes, interpellations – dépend des forces nationales et du ministère de l’Intérieur, qui coordonnent, dirigent et décident. « Oui, nous dira-t-on, mais à Nice et à Marseille, la municipale est partout. Pas faux. On l’a vu. À la télé. Sur W9, notamment. La police municipale y court la Canebière, plaque des types contre un mur, tripote des caméras de vidéosurveillance, échange des regards graves, puis conclut l’épisode par un commentaire modestement héroïque face caméra. Télé-réalité policière, bande-son dramatique incluse. Forcément, ça inspire. Forcément, ça donne des idées. Et surtout, ça brouille les lignes.
Car le fond est bien plus prosaïque.
À Nice comme à Marseille, la police municipale est massivement armée, pléthorique, intégrée à une stratégie très politique de communication sécuritaire. Omniprésente en apparence. En pratique, elle agit dans un cadre extrêmement balisé : flagrant délit encadré, transmission immédiate à la police nationale, sécurisation de périmètre, appui logistique, vidéo, présence dissuasive. Le cœur dur – enquête, garde à vue, poursuites, réseaux, crime organisé – reste strictement entre les mains de l’État.
La différence, ce n’est donc pas le droit.
C’est le décor. Et l’effet psychologique produit.
Voir des municipaux armés, nombreux, visibles, intervenir et passer à la télé donne l’impression que la mairie « fait quelque chose ». Même si l’essentiel du travail reste national, l’image change tout. C’est précisément ce modèle « musclé-visible » que l’extrême droite vend aujourd’hui : police municipale de nuit (quasi inexistante à Draguignan, cas rare pour une ville de 40 000 habitants), renforcement des effectifs, locaux adaptés, explosion du nombre de caméras. Priorité affichée : une ville sous surveillance.
Mais là encore, la réalité nationale dérange le récit anxiogène. Selon le bilan officiel présenté par le préfet du Var en février 2025, la délinquance générale à Draguignan a baissé de 5,2 % en 2024 – première baisse significative depuis plusieurs années. Vols avec violence, cambriolages, délinquance de proximité : tous en recul. Le taux d’élucidation dépasse 41 %. Le commissaire local l’a dit publiquement : « Nous ne sommes pas, à Draguignan, sur des niveaux de délinquance élevés. »
Sur les réseaux, on se plaint, on raconte, on amplifie. Drogue visible dans certains lieux publics, tensions en centre-ville, incivilités répétées. Mais rien d’apocalyptique. Rien qui justifie l’état d’alerte permanent nourri aux vidéos virales, qui vienne adouber le discours de Philippe Schreck. Pourtant, sur le terrain politique, certains semblent transformer ces images en programme, comme si chaque story valait un décret.
Député depuis bientôt quatre ans, l’homme aurait pu infléchir différemment la politique sécuritaire. Il dispose d’un badge d’accès direct à l’Assemblée nationale, il peut poser des questions au gouvernement, voter des lois, faire des auditions sur les prisons, la police, le « continuum de sécurité ». Il a donc accès à des leviers nationaux. Pourtant, à Draguignan, le député RN préfère jouer au shérif numérique, dégainer TikTok plutôt que le Journal officiel, et taper sur un maire qui n’a pas la main sur les forces de sécurité nationales.
Voici donc l’état de la ville à quelques semaines des élections : une manifestation autorisée transformée en affaire d’État, une police municipale à qui l’on reproche ce que la loi lui interdit de faire, un maire pris dans un effet boomerang, et un député qui vise la mairie pour mieux éviter de regarder vers l’hémicycle.
Reste à savoir si, les 15 et 22 mars 2026, les électeurs voteront sur la base de vidéos Facebook ou du Code de la République.






