Le journal qui retourne le couteau dans l’info

30 janvier 2023

Affaire Matoub : le troisième homme

Affaire Matoub, chanteur kabyle assassiné en 1998

Voici une tâche noire dans la nouvelle Algérie : son système judiciaire. Surnommée « la justice téléphonique » par les Algériens, elle désigne un appareil aux ordres des généraux et du président, capable d’envoyer n’importe quel quidam au trou, sur un simple coup de fil.

 

C’est dans ce labyrinthe qu’a été précipitée l’affaire du chanteur Kabyle, Lounès Matoub, assassiné le 25 juin 1998, en Algérie. Il était tombé dans une embuscade terroriste – en pleine journée – et exécuté sur la route de son village natal – Beni Douala -, en présence sa femme, Nadia et de ses deux belles sœurs, grièvement blessées.

 

C’est un épisode noir de la décennie rouge-sang. Mais, surtout, l’une des affaires les plus kafkaïennes dans l’histoire du pays. Puisque 23 ans plus tard, toujours aucune piste fiable pour coffrer les tueurs, aucune expertise sérieuse sur sa voiture criblée de balles, le corps du chanteur n’a jamais été autopsié, ses vêtements ont disparu, sa Mercedes noire jamais été mise sous séquestre et les douilles d’un 9mm et d’un 37mm et même d’un 35 mm n’ont pas été ramassées pour être expertisées.

 

Coup d’Etat

Tout est brouillé. Mais l’affaire, hachée d’incohérences, bute toujours sur l’obsession des autorités algériennes, qui ânonnent encore le discours mille fois répété durant ces années 90 : la mort de Matoub n’est en aucun cas un assassinat politique, mais juste un meurtre attribué aux islamistes armés, qui sévissaient durant cette période. A la barre, les coupables défrayent la chronique – au moins dix barbus -, mais pas les vrais auteurs.

 

Cette affaire concentre en elle toute l’horreur de cette période, avec ses charniers et ses mensonges à la pelle. Mais depuis ce mois de juin 1998, cette fiction n’a fonctionné que sur les jobards, qui ont tourné contre Matoub les accusations de « blasphème ». La rue des grandes villes kabyles, de façon épisodique, n’a jamais cessé de réclamer l’urgence d’une enquête sérieuse, souvent au « cri de pouvoir assassin ».

 

En première ligne, Malika et Nadia Matoub, la sœur et la veuve du chanteur. Depuis plus de deux décennies, elles se battent pour obtenir la vérité. Récemment encore, Malika s’est fendue d’un communiqué à l’adresse des autorités algériennes. Avec une requête claire : ouvrir le dossier et procéder à la reconstitution des faits, « qui doit prendre en compte les incohérences de l’affaire » et « en finir avec les conclusions grand-guignolesques pondues sur un coin de table ». Alors qu’il s’agit d’un « assassinat politique ».

 

C’était aussi le diagnostic du journaliste Michel Despratx, qui s’est rendu en Kabylie, en 1999, pour enquêter. Son reportage, « Matoub, la grande manip », diffusé sur Canal+, accuse clairement les militaires et les gendarmes, « venus le jour même, sur les lieux du crime, pour dévier la circulation et demander aux habitants de rester chez eux ».

 

Un officier du Maol – des militaires dissidents, présentés comme « la boite noire » des services algériens – lui a ensuite déballé le fond de l’affaire et lui a expliqué que la décision de cet assassinat est prise dans ce qu’il appelle « le cabinet noir », dans lequel semblent trottiner les décideurs du pays.

 

Une seule raison, affirme le Maol, la mort de Matoub devait servir de marchepied pour déclencher des émeutes en Kabylie et « évincer l’ancien président, Liamine Zeroual, alors honni par le système ». Un coup d’Etat, donc…

 

Une obsession islamiste douteuse

Le résultat de ce documentaire a permis d’en savoir beaucoup, notamment sur les responsables du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), un petit parti Kabyle, proche de l’ancien chef des services de renseignement algériens, le général Mohamed Médiène, dit Toufic. Ils sont soupçonnés d’avoir préparé l’attentat et d’avoir assuré le service après-vente.

 

A compter du jour même de l’assassinat, ses Big Boss ont lancé une violente offensive pour orienter les conclusions de l’enquête. Dès le 28 juin, Saïd Sadi, alors président du parti, avait déboulé dans la plupart des grands titres pour colporter « l’évidence » de la thèse islamiste. Il a commencé dans le JDD et il n’avait presque jamais cessé de récidiver dans les manchettes algériennes. Un seul mot d’ordre revient en boucle : « Lounes a été tué par le groupe islamiste de Hassen Hatteb ».

 

Certes, la direction du parti déteste les barbus, mais à ce stade de l’affaire Matoub, l’enquête de police n’avait même encore débuté. Et la plus grande partie de la population kabyle se montrait carrément hostile aux hypothèses hâtives.

 

Et puis, surtout, Lounés Matoub, chanteur populaire, engagé et adulé, était honni par le régime algérien. Ses chansons se nourrissaient d’une opposition féroce aux généraux – qui gouvernent encore le pays – et aux islamistes. Il était le héros du peuple et un diable pour ses adversaires. La pluie de balles qui l’avait pulvérisé aurait pu venir des deux camps.

 

Mais le RCD est resté coagulé dans son obsession : ses leaders sont allés jusqu’à sommer les témoins d’apporter quelques retouches à la vérité. Nadia Matoub, sa veuve, blessée durant l’attentat, l’a vécu à ses dépens. Encore suffocante sur son lit d’hôpital, elle avait reçu la visite d’une désolante armada d’hommes en costards noirs, venus avec un ordre clair : « Rédiger un procès verbal et accuser le GIA… ».

 

Retoucher la vérité

Nadia a signé, mais n’a pas cédé. Dans le Soir d’Algérie, le 22 juillet 1998, elle déclare : « Je ne peux pas les reconnaitre ( les terroristes, ndlr)… comment voulez-vous savoir qui ils sont ». A peu de chose près, ce témoin oculaire aurait balancé les rouages de cette affaire, jusqu’à révéler ce qu’on s’escrime à cacher : les véritables conditions de l’attentat.

 

Au siège du RCD, la température monte. Nadia Matoub devient un danger. Un militant s’invite à nouveau dans sa convalescence. Avec la mission d’agir comme une force de frappe sur son cerveau : « Si tu veux ton visa pour la France, tu nous rédiges cette déclaration, sinon tu peux en tirer un trait » lui a-t-il dit. Précisant qu’il était là en ami…

 

Cette fois-là, aussi, Nadia Matoub abdique. La fameuse déclaration est rédigée par le journaliste Moustapha Hamouche, très proche de la direction du parti. Nadia a fini par la lire devant la presse. Sans même sourciller …

 

Rencontrée à Paris, elle nous a raconté cette chronique de menaces et de chantages. Son regard terrifié en dit long sur les fantômes qui rôdent encore autour d’elle : « Cet homme ne m’a jamais lâché », ajoute-elle, « je l’ai vu à de nombreuses reprises, jusqu’à mon départ en France, six mois plus tard ». Nadia a fini par nous dévoiler l’identité de cet individu, qui lui a gentiment fait comprendre qu’elle a intérêt à accuser le Gia… C’est Mohcine Belabbas, un militant de première heure, il faisait partie de l’avant-garde du RCD, avant de devenir député, puis président du parti.

 

Ses deux cousins sont des hautes gradés dans l’armée algérienne et sa façon de faire n’a qu’un credo : utiliser la méthode musclée. « Un jour, raconte Malika Matoub, il avait accompagné Nadia à la maison et, à cause d’un différend, il a dégainé son arme et l’avait pointé sur la tempe de mon mari », déterminé à le réduire en macchabée, pour mettre les deux femmes au parfum de la poudre…

 

Cow-boy et démocrate

A partir de ce moment-là, le RCD n’est plus cette muraille démocratique qui fait bloc devant le terrorisme islamiste. Mais un cow-boy au visage de la démocratie, embusqué dans l’angle mort de la vérité …  Pourquoi ? Parce que l’ombre de ses militants plane derrière cet attentat. De la préparation à l’exécution, partout où l’on remonte dans le temps, un ténor du RCD sort du bois pour tenir un rôle. Même lorsque Matoub était encore en exil provisoire en France, passant d’un toit à l’autre, c’est un député du RCD, Nordine Ait Hamouda, qui l’avait « forcé » à reprendre l’avion.

 

Comment ? Il lui avait promis de faire jouer les contacts du RCD pour « obtenir un visa pour sa femme et la faire venir en France ». Et puis, une fois qu’il a récupéré le passeport, on l’a « plus revu ». Et même, quand Matoub est retourné au pays, « attiré dans le guêpier » pour récupérer le passeport de son épouse, tous les membres du RCD ont fait l’école buissonnière. Alors que le visa touristique de Nadia avait déjà été accordé depuis le 12 juin 1998 ( elle ne l’a récupéré que le 18 juillet ) et le secrétariat de Saïd Sadi – à l’origine de la requête – était prévenu par le consulat de France.

 

Alors, ont-ils fait jouer la montre pour laisser le temps aux tueurs ? Déclaration du président du RCD dans le Journal de Dimanche du 27 juin 1998 : « Je l’ai eu (Matoub, ndlr) l’avant-veille de sa mort au téléphone et nous avons parlé du visa de sa femme », mais il n’avait pas jugé bon de lui annoncer la bonne nouvelle venue du consulat de France, malgré l’urgence de la situation et les menaces qui pesaient sur lui.

 

Le troisième homme

L’aveu est glaçant. Et ce qui arrivera par la suite confirme davantage que le RCD en savait beaucoup et attendait même l’heure fatale pour entamer le « service après-vente ». Preuve : moins de 10 minutes après le drame ( l’attentat est perpétré à 13h25 .. ), le député Hamouda était déjà sur les ondes de RFI, pour annoncer la mort du chanteur. Alors que le corps de Matoub n’était même encore arrivé à l’hôpital de Tizi Ouzou – où sa mort a été constatée vers 14h15…

 

C’est un homme de la même couvée, qui l’avait prévenu, depuis le téléphone du restaurant ( Le Concorde ) où il déjeunait à Tizi-Ouzou, la capitale de Kabylie : Hamid Ait Saïd, ancien maire RCD du village de Iferhounene ( encore un … ), a été alerté lui-même par un « troisième homme ». Qui devait être en contact direct avec les tueurs …

 

L’ancien serveur du restaurant – qui avait décroché le téléphone et pu échanger quelques mots avec son interlocuteur – s’était confié à Malika Matoub : « Je confirme que l’appel est venu de la police et je confirme que Ait Saïd l’attendait ». D’ailleurs, insiste le serveur malicieusement, Ait Saïd « enchaînait les Ricard, l’air excité, mais après le coup de fil, il est retourné en salle, pour commander à manger, enfin soulagé… ».

 

Ait Saïd était attablé avec l’ancien maire de Tizi-Ouzou, Ouahab Ait Menguelet, qui avait déjà balancé l’affaire sur les ondes de Radio Tizi-Ouzou, petit média local. D’après nos informations, l’édile connaissait même le nom du « corbeau ». Or, on s’en doute, la police ne l’avait jamais interrogé, comme elle n’en avait jamais auditionné Ait Saïd, ni plancher sur les fadettes.

 

Une rapide enquête nous a permis d’identifier ce “troisième homme”. C est Moussa Belabbas… un commissaire de police, proche du sérail et de l’Etat major du RCD : son cousin n’est autre que… Mohcine Belabbas, le cow-boy qui se balade avec des menaces en bandoulière. Lui-même – rappelez-vous … – est frère et cousin de deux officiers supérieurs de l’armée algérienne.

 

Ce n’est pas tout. A l’époque, ce grand flic officiait dans la ville côtière de Tigzirt. Mais ce jour-là, on l’avait parachuté à Tizi-Ouzou, hors secteur. Pour « gérer la crise », suivant des ordres… ? Qui l’avait appelé en si peu de temps après le crime, qui l’avait informé … si ce n’était pas le tueur lui-même ?

 

Un journaliste, qui témoigne sous le sceau de l’anonymat, a une idée : « Surement un militaire, un milicien ou un tueur à gage au service des autorités », répond-il. “Car à l’époque, explique-t-il, seuls les militaires et leurs complices en Kabylie étaient équipés de moyens de communication mobiles et il n’y avait quasiment pas de téléphone fixes dans les foyers de Kabylie”.

 

Guet-apens politique

Longtemps, un nom a circulé : Abd El Hakim Chenoui, habitant du lieu du crime et ancien terroriste des Groupes Islamiques Armés. Quelques mois après l’attentat, il avait été arrêté, torturé, condamné ( 12 ans de prison ), puis libéré… Là encore, le fantôme de Ait Hamouda rode : c’est lui, en personne, qui l’avait interpellé ( à l’époque, il était député et chef d’un groupe paramilitaire), lui qui l’avait remis aux mains de la police politique qui l’auraient torturé, lui encore, Ait Hamouda, qui lui permet aujourd’hui de profiter d’un « salariat de luxe dans une station-service dont il est ( Hamouda, ndlr)… le copropriétaire ».

 

A-t-il été récompensé pour « services » rendus ? Hamouda ( comme Saïd Sadi ou Mohcine Belabass ) n’a jamais répondu à nos sollicitations. Les témoins oculaires (La veuve du chanteur et ses deux sœurs) n’ont pas pu reconnaitre Chenoui et l’identifier. Embrouillées… leurs déclarations ne permettent même pas d’éclairer les circonstances de l’embuscade et celles de l’exécution du chanteur. Traumatisée, Nadia oscille d’une version à l’autre, incapable – à cette époque – de se débarrasser de ses fantômes pour ordonner ses terribles souvenirs.

 

Illustration : le 27 juin 1998, elle déclare dans le Soir d’Algérie que “les terroristes se sont rués sur le véhicule” et que “l’un deux, au regard glacial, pointe son pistolet sur Lounès déjà blessé. Lui tire une balle dans la tête et retire le poste radio de son emplacement ». Mais, dans Paris Match, le 13 Avril 2000, et dans Médiapart, elle se souvient que Matoub était ” sorti du véhicule pour riposter et c’est là qu’ils (Les terroristes, ndlr) l’ont abattu”.

 

Et puis, le 27 juin dans le quotidien le Matin, elle s’empresse de revenir sur cette dernière versions, déclarant que Matoub avait juste « essayé de sortir », mais que « malheureusement, il n’avait rien pu faire » et d’ailleurs, ajoutait-elle, en juillet 1998, dans le Soir d’Algérie, elle l’avait elle-même, avec ses deux sœurs, « agrippé par les vêtements », pour « l’empêcher de sortir » de la voiture, « en lui criant qu’il risquait moins à l’intérieur ».

 

Ses déclarations sont un tambour où se cognent les contradictions. Impossible d’expliquer pourquoi le corps troué du chanteur avait été retrouvé à l’extérieur de la Mercedes, la tête sur le seuil de la portière et les pieds sur la chaussée. Ou pourquoi le véhicule,  « surpris par la rafale », était convenablement garé, freins de parking tirés, sur le bas-côté de la route.

 

De nombreux kabyles, de fait, doutent de sa sincérité et lui reprochent même de dissimuler des informations qui auraient pu faire avancer le dossier. Et comme s’il fallait encore ajouter une bonne dose d’incohérence à cet océan de doutes et de soupçons, une étude balistique du véhicule tombe à point nommé. Au plus fort d’un conflit ouvert entre les héritières de Matoub : d’un côté la veuve et, de l’autre, la soeur.

 

Nous n’avons pas pu consulter ce rapport – commandé par Malika et réalisé, clandestinement, par des experts français. Mais ses conclusions révèlent, selon Malika, la présence du « sang dans le coffre » et affirment qu’aucune « des douilles, qui jonchent encore l’habitacle, n’avaient atteint le chanteur”.

 

Sous-entendu : Matoub aurait été tué sur la route, avec une autre arme, son corps a été ensuite « fourré » dans le coffre et le véhicule a été déplacé, pour être mitraillé … afin de faire accroire à une attaque terroriste. Autrement dit, la scène du crime ne serait qu’une mise en scène et Nadia observerait un silence complice. Vrai ?

 

Nous avons interrogé des riverains, calculé le temps du trajet  – entre le moment où la voiture avait quitté Tizi-Ouzou et l’heure de son arrivée sur le lieu du crime – et échangé longuement avec la rescapée. Nos conclusions sont sans appel : cette version, selon nous, ne tient pas la route.

 

On s’en tiendra donc, ici, à l’examen des faits : Matoub était bel et bien tombé dans un guet-apens politique, froidement fomenté par les hautes autorités du pays. Mais les véritables complices, ce n’est pas Nadia Matoub, traumatisée, blessée, endeuillée, mais bien des ténors du RCD qui en savent beaucoup sur les rouages de cette affaire…

 

(Article modifié, le 26 janvier 2022)

 

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