Le journal qui retourne le couteau dans l’info

Le Correspondant, journal d'Investigation et du grand reportage

Le journal qui retourne le couteau dans l’info

25 septembre 2021

Algérie : enquête sur les assassins de Djamel Bensmail

Lynché, immolé et décapité sur la place publique. Voilà ce qui est arrivé à Djamel Bensmail, un jeune algérien de 34 ans, massacré par une foule en transe, dans la ville Larbaa Nath Irathen, en Kabylie. Son seul crime ? Avoir fait plusieurs centaines de kilomètres, depuis Miliana, sa ville natale, pour aider à éteindre des feux de forêts, à l’origine d’une centaine de morts en Kabylie. Sur place, il a été confondu avec un pyromane, arrêté par la police, puis poignardé et supplicié. Fait curieux : son assassinat a été perpétré dans l’enceinte même du commissariat, au nez et à la casquette d’une escouade de policiers. Impassibles. Certains agents ont même pris part au meurtre. Qui sont-ils ? Qui sont les assassins ? Les commanditaires ? Leurs motivations … Le Correspondant décortique un crime politique, qui ouvre une nouvelle aube de guerre, à moins de deux heures d’avion de Paris.

 

Depuis une dizaine de jours, cette terrible histoire hante les internautes, qui se sont transformés en véritables détectives, pour débusquer les coupables. Sur la base des images filmées par des badauds, plus de 1000 pages Facebook se sont créées. Toutes destinées à traquer les bourreaux, décrypter les images, trouver la faille, un nom, un prénom, une adresse… Une chasse à l’homme virtuelle, qui a permis d’identifier une trentaine de suspects, dans les quatre régions du pays – comme Bekacem, ici sur les images, qui a été le premier à forcer le véhicule de police, furieux, furax, décidé à en découdre.

 

De l’aveu même du directeur de la police judiciaire d’Alger, cet effort national a été déterminant dans le travail des enquêteurs, qui ont réussi à coffrer plus d’une centaine d’hommes. A leur tête, celui qui a poignardé Djamel Bensmail, dans l’enceinte du commissariat de police de Larbâa Nath Irathen : Walid Zakari est de Labraa Beni Moussa, dans la région militaire de Blida, à l’ouest de l’Algérie.

 

Ce jeune de 25, peut être 28 ans, n’a pas d’antécédents judiciaires. Il vient d’une famille aisée, propriétaire d’un hôtel sur la route Najr, près de Blida, signe de respectabilité en Algérie. Mais le plus intriguant est dans sa façon de tuer : trois coups de poignard dans le ventre, a l’endroit de la rate, comme pour ne lui laisser aucune chance. Chose encore étonnante : plus tard, il a déboulé devant son téléphone portable, pour se disculper dans une vidéo qu’il a postée lui-même sur les réseaux sociaux. Avec un sang-froid et une monstruosité … professionnels.

 

Mais le plus troublant est ailleurs : Walid a bénéficié de la complicité de la police locale, pour liquider le jeune artiste. Les images des internautes sont accablantes pour les forces de l’ordre, car c’est un policier qui lui a frayé le chemin pour s’introduire dans leur fourgon, lui, le policier, qui lui a ouvert la porte de la cellule, lui encore qui a soigneusement refermé, pour le laisser charcuter le « condamné ».

 

Casquette et teint foncé, Oussama Chtouana est son nom. Il est de Bord Bou Ararej, une région de l’est de l’Algérie. Tout au long de cette opération, son attitude est coupable. A commencer par les minutes qui ont suivi l’arrestation du ” mis en cause” : dans le centre ville, la tension était à son comble. Le prisonnier en danger. Pourtant, son véhicule, « escorté » par une foule enragée, roulait à moins de 10 km/h. Pas un instant, il a essayé de changer de chemin pour éviter le drame à venir. Résolument, il a continué sa route vers le commissariat de police, là où son fourgon sera assiégé par la même foule, avant la mise à mort du jeune bénévole, dans l’indifférence du policier.

 

En première ligne, le plus redoutable de tous : Hicham Al-Marhi, ancien repris de justice, reconnaissable sur les images, avec son t-shirt jaune foncé et son visage défiguré, qui lui a valu le surnom de « Viking ». C’est lui qui a extrait le corps de Djamel du camion et qui l’a jeté dans la « fournaise » d’une foule en furie. Là encore, les images sont sans appel : tout au long de la terrible séquence de lynchage, il est resté impassible, devant la grêle de coups qui tombaient sur la victime, chosifiée.

 

Coups de pieds, coups de poings, sur le visage, le torse,  les parties intimes….  Ils sont une dizaine de molosses à se lâcher sur le jeune bénévole. Comme ce blondinet décoloré, également connu des services de police pour des faits de délinquance. Ou encore cet homme, casquette noire NY et tee-shirt gris, de marque « Arty ». Sur sa page Facebook, il se fait appeler Ferhat Ferhate et indique être du village d’Azouza, un hameau de la commune de Larbâa Nath Irathen. Mais beaucoup doutent de son identité. Surtout qu’il se présente comme un Kabyle, mais se trompe sur l’orthographe de sa propre origine – « kabyle », avec un « y », devient « kabile ».

 

Mais ce qui interroge les internautes est autrement digne d’intérêt : quelques heures avant l’horreur, ce même homme s’expose volontairement devant les caméras d’une chaine de télévision locale, Aurès TV, juste à coté d’un certain Djamel Ben Smail, qui clamait l’urgence de déployer des renforts en kabyles, pour combattre les incendies. La même caméra montrera également les deux hommes, main dans la main, en lutte contre les flammes. Pour autant, pendant le lynchage, il n’est intervenu pour défendre la cause de la victime. Il a même participé à l’entreprise de destruction et à la folie collective qui s’est emparée de la foule, alors qu’il était parfaitement au courant de la mission de Djamel Bensmail en Kabyle. Qui était là, pour éteindre les feux, mais pas pour les allumer.

 

Invraisemblable encore, le comportement ambigu de Samir et Said – t-shirt rouge foncé, pour l’un, et un débardeur blanc, pour l’autre : ils ont déployé une incroyable énergie pour sauver la victime et l’extirper de ses bourreaux. Mais l’examen approfondi des images permet de faire un autre constat : avant la mise à tabac, les deux hommes n’ont pas bougé le petit doigt, pour sauver le faux pyromane. Ils ne sont intervenus qu’une fois la victime était à terre, poignardée. Pire : une dizaine de minutes plus tôt, avant la survenue du drame, ils ont fait partie du bataillon des nervis, qui ont joué des coudes avec les policiers, pour tenter de forcer leur véhicule et de se faire justice.

 

Said Seddadou, 31 ans, conducteur d’engins, a grandi dans une famille modeste du village Ikhlidjen, dans la commune de Larbâa. Jamais d’embrouille, pas de délinquance, affirme son frère, convaincu qu’il se trouvait “au mauvais endroit, au mauvais moment”. Preuve, dit-il, à aucun moment, « on le voit attenter à la vie de la victime », comme le montrent, c’est vrai, les images diffusées sur la toile. En revanche, les proches de Samir ( t-shirt rouge ) ne pourraient pas en dire autant : c’est lui qui a trainé la « Chose » par les pieds, la tête rebondissant sur le goudron, jusqu’à la place Abane Ramdan, quelques dizaines de mètres plus loin. Là où il sera aspergé d’essence, immolé, démembré et décapité.

 

En véritable Chevalier de l’enfer, Hicham Al Marhi, le Viking, est le premier à ouvrir ce bal funèbre. Il sera épaulé par deux de ses acolytes, un autre jeune de la région de Tiaret, ainsi que deux kabyles : Ramdan, un tôlier, et Amara, ouvrier dans le bâtiment. Ces infomations ont été confirmées par un autre accusé, K. Ahmed, lors de son interrogatoire par la police. Ce kabyle, qui travaille à Hassi Messaoud, dans le sud de l’Algérie, faisait partie de la horde. Sa mission était d’empiler des cartons sur le « supplicié », pour alimenter le feu, qui flambait sur le corps sans vie.

 

En renfort, il y avait aussi les supporters. Dont Lydia Mokrane, une jeune étudiante et serveuse dans un bar en Kabylie et Nabila Marouane, une infirmière, qui habite et travaille à Tipaza, loin de la Kabylie. Leur rôle était déterminant dans la gestion de la foule et l’exaltation de sa colère. D’après nos information, c’est Nabila qui aurait eu l’idée de mutiler le cadavre calciné, tout en immortalisant le pire avec son smartphone. Sur les images, diffusées sur les réseaux, on l’entend crier  : «  enlevez-lui la tête », ” tuez l’arabe”. La radio des ” Mille collines ” n’aurait pas fait mieux

 

C’est à ce moment-là qu’un « boucher » entre en action et décapite le tas de chair calcinée, gisant sur le goudron. Les internautes pensent l’avoir identifié et leur accusation porte sur Hocine Hamlil… un brillant avocat de Tizi Ouzou.

 

Car le lendemain, ce même homme s’est rendu à la morgue pour consoler la famille du défunt, vêtu d’un survêtement gris, de marque Adidas, flanqué de trois rayures noires verticales. Le même que celui qui était porté par l’égorgeur. Mais, contacté par nos soins, l’avocat s’en défend. Il dit qu’il se trouvait dans son cabinet, le jour du drame, et qu’il avait reçu de nombreux coups de fils et que des clients seraient prêts à témoigner pour lui. Une chose est certaine : le cadavre du jeune artiste de Meliana a bien été décapité, sous les yeux d’une cinquantaine d’aficionados excités. En témoignent les nombreux clichés, postés sur les réseaux sociaux, avec des citoyens jubilant devant le cadavre en flamme, le temps d’un selfie souvenir !

 

Un profil sort du commun, c’est celui de C. Lounis, professeur de théologie à la faculté Mouloud Mameri, à Tizi Ouzou. Une star locale, souvent invitée sur les plateaux de télévision ou dans les salons diplomatiques, où il est présenté comme un exemple parfait du dialogue inter-cultuel entre les peuples. Il habite à Larbaa, en Kabylie, mais il est natif de Setif, à l’est de l’Algérie. Ses déclarations devant la police donnent le tournis : il dit connaitre la victime, être au courant de sa venue en Kabylie et avoir l’habitude de faire des randonnées en montagne, avec lui. Pour autant, il ne s’est pas interposé pour le sauver, et son selfie –  posté sur Facebook – est accompagné d’une légende provocatrice : « qui brûle la Kabylie brûlera ». Est-ce pour créer une onde de choc, déclencher un premier acte de vengeance contre les kabyles et fermenter les tensions  raciales entre arabes et kabyles ?

 

Une chose est certaine : après ce post, une impressionnante campagne de haine a été lancée contre la Kabylie. Et, chose curieuse, remarquent les internautes, “elle est menée, la plupart du temps, par les assassins eux-mêmes”. Comme cet homme en tee-shirt orange, qui est monté au front, dès le lendemain, pour réclamer justice et vengeance. Comme s’il était étranger à l’affaire. Or, les photos décryptées par les internautes ne laissent aucun doute sur le rôle qu’il a joué pendant le lynchage de Djamel. Il était bien là, chauffé à blanc, déchainé et déterminé à réduire le jeune artiste en macchabée.

 

Même scénario à la frontière marocaine : trois jeunes se sont présentés comme des miraculés, qui l’ont échappé belle, lors de leur passage dans la ville de Larbâa Nath Irathen. D’après eux, la population locale était sur le point de les manger en salade, si la police n’était pas intervenue pour les sauver. Leur tort ? «  Etre des arabes, et pas des kabyles ». Mais là encore, leur trace a été retrouvée par les internautes algériens. Ils étaient bien présents sur les lieux du crime et l’un d’eux, t-shirt bleu et petite moustache noire, a été même très actif dans la campagne de lynchage du jeune artiste de Miliana.

 

Mais le clou du spectacle est venu de l’assassin lui-même, celui qui a poignardé la victime dans le camion de police. Le soir même, en bon maître de l’embrouille, il a réalisé et posté une video sur Youtube, dans laquelle il a bien pris soin d’annoncer ses origines kabyles, alors qu’il est étranger à la région. Sa sortie a renforcé la méfiance légendaire des algériens, qui y voient un coup tordu de la part du régime algérien, désireux de jeter l’opprobre sur la Kabylie, pour mater le mouvement contestataire de Hirak, qui menace sa survie. Vérité ou piètres affabulation ?  Une chose est sûre : le profil de certains assassins est troublant.

 

A commencer par le chef de file de cette opération : Chabane, dit ” Le Roux”, la cinquantaine passée, une corpulence grasse, le geste sûr et maitrisé. Sur la vidéo, son Tee-shirt blanc est partout au milieu de la foule. On le voit entrer dans le fourgon de police, comme on entre dans un moulin. On le voit dépouiller la victime et la déposséder de sa carte d’identité et de son téléphone portable. On le voit haranguer la foule hystérique et donner l’ordre de procéder à la crémation du jeune bénévole, on le voit demander, derechef, aux policiers de débarrasser le plancher. On le voit, enfin, remettre une bouteille d’essence au “condamné”, pour répondre à sa dernière volonté : étancher sa soif !

Ceux qui connaissent ce «  non-humain » sont ébaubis par l’insensibilité et l’autorité qu’ils lui découvrent, car, de réputation, Chabane n’a rien d’un Ponce Pilate, c’est un enfant de Tawrirt Mokrane ( un village de Larbaa ), un citoyen honnête et soucieux des autres. Coté travail, rien de transcendant : il possède une petite épicerie et, quelques fois, il s’improvise disque Jokey, de village en village. Mais, dit-on, sa fortune est colossale : il possède plusieurs véhicules, dont de nombreux 4/4. D’où vient l’argent ? Est-il un agent, un officier grimé en simple citoyen, comme il y en a des centaines en Kabylie ? Toute la question est là …

 

A ce jour, plus d’une centaine d’individus ont été interpellés par les policiers algériens. Ils sont tous détenus dans la prison de Blida, tristement réputée pour être un lieu de torture. Si certains accusés sont kabyles, civils, d’autres, nombreux, viennent des régions arabophones du pays et ne cachent leurs relations avec les hautes autorités militaires. C’est le cas de Hassen Seyoud, un militaire qui s’illustre, sur Facebook, par sa loyauté envers le Général Mediane, dit Toufik. Dont il vante les mérites.

Ancien chef de la police politique algérienne, Mediane a l’habitude d’enchaîner les coups tordus par les tueries et l’intox : récemment, il a été accusé de « comploter contre les intérêts de l’Etat », et avait été condamné et emprisonné, avant d’être libéré, « faute de preuves », après l’élection du nouveau Président, Abd El Madjid Tebboune. Dans les années 90, il aurait été impliqué dans le massacres de nombreux villages algériens, pour éliminer ses adversaire et se maintenir en place.

 

Est-ce donc lui, Mediane, qui aurait commandité l’assassinat du jeune Djamel ? Pour de nombreux algériens, aucun doute : « il veut créer une guerre arabo-kabyle, pour affaiblir ses adversaires au pouvoir à Alger et reprendre les rênes », nous dit-on. Mais les autorités d’Alger voient un autre scénario derrière l’assassinat du jeune de Meliana. Un communiqué officiel évoque, sans détour, la main marocaine et israélienne. Selon des journaux proches des hautes sphères militaires, ils auraient agi avec la complicité des activistes du mouvement séparatiste kabyle, le MAK – à la fois proche du Royaume Alaouite et de l’Etat hébreu. Dans le but de provoquer une vague de répression en Kabylie, pour justifier l’intervention d’une force d’interposition et, à terme, scinder le pays. Comme au Kosovo ou en Bosnie. Mais beaucoup d’algériens doutent de cette thèse . Sinon, éructent-il, comment expliquer la passivité de cette police républicaine, « devant un acte barbare », qui s’est déroulé dans son propre véhicule et dans l’enceinte de son commissariat ? Pourquoi n’avoir pas appelé du renfort ? D’autres policiers, des gendarmes … La question force l’attention, car ce n’est pas un seul policier qui s’en est lavé les mains, mais ils sont plusieurs dizaines d’agents à avoir laissé faire, obéissant à Chabane Le Roux, l’instar de Chaban du village de Ait Ferah ( avec une calvitie sur la photo ) et de Saadaoui Mekhlouf ( également chauve et grisonnant sur la photo ), un officier supérieur.

 

Pourtant, la loi algérienne est claire sur la question : un policier doit user de son arme, pour servir et protéger. En toutes circonstances. Or, aucun d’entre eux n’a réagi, même pas un tir de sommation. Et, pour l’heure, aucun de ces policiers présents sur les lieux n’est encore convoqué par les enquêteurs, même pas Oussama Chtouana, qui a poussé Djamel Bensmail dans les bras de son assassin. Est-ce pour éviter de déballer le “linge sale” sur la place publique ?

Sale, oui, pas seulement parce que cette affaire a couté la vie à un jeune de 34 ans, mais parce que la police n’aurait jamais trahi son serment “de défendre la loi et les personnes ”, si ses ordres n’émanaient pas directement de l’Etat-major de la police politique, manifestement infiltrée au sommet de sa pyramide. Peut-être par le couple Maroc-Israël, peut-être par le Général Toufik, lui-même… Ou les trois en même temps !

 

 

 

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