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24 juin 2021

” Leur but est de créer le chaos en Algérie”

Sit-in, conférences, rassemblements, manifestations :  depuis près de deux ans, le monde entier craque devant le Hirak algérien, parti pour mener son pays sur la voie de l’émancipation. Sur place, pourtant, des intellectuels dénoncent une terrible réalité, complètement passée sous le boisseau par la presse étrangère : la manipulation de la “révolution du sourire” par des pays occidentaux et par certains généraux algériens.
C’est aussi le point de vue de Saci Belgat, observateur de la scène algérienne et enseignant à l’université de Mostaganem. Pour le Correspondant, il dit sa crainte de voir son pays devenir une autre “Libye”. Entretien avec un intellectuel algérien, qui rit jaune quand il évoque la “révolution du sourire”.

 

 

Le Correspondant : l’Algérie s’apprête à vivre ses premières élections législatives, depuis la chute de l’ex-président Bouteflika, en 2019. Ce scrutin, prévu en juin, interviendra dans un contexte explosif : depuis deux ans, les rues algériennes sont noircies par les manifestants, qui clament « la fin du régime militaire ». Peut-on espérer une sortie de crise, après ce nouveau rendez-vous électoral ?

 

Saci Belgat : comme toutes les précédentes, ces élections ne sont pas d’un enjeu fondamental pour les algériens. En tous cas, ce ne sont pas ces élections ou d’autres qui vont régler la crise systémique de l’Etat algérien. A moins qu’elles ne soient de nature à répondre aux aspirations actuelles du peuple : donc rompre avec la gouvernance clanique et injuste de ce système politique, qui a prévalu depuis l’indépendance du pays, en 1962. Ce qui ne sera pas le cas. Ces élections seront un toilettage de la façade du régime. Une sorte d’aventure faussement démocratique, comme toutes les autres. Bref, du feu follet.

C’est là où les autorités algériennes font erreur. Car l’ère des élections-pansement est derrière nous. Avec le Hirak, c’est un nouveau cycle qui commence, celui d’une rupture totale avec les vieilles pratiques du régime.

 

Certes… mais on a l’impression que le mouvement n’a plus la force de ses débuts. On sent comme un désenchantement…

 

Les raisons sont nombreuses : il y a la répression qui frappe les manifestants, avec des dizaines d’arrestations et de condamnations toutes les semaines. Mais cette répression n’en est pas la seule responsable. La faible présence d’une élite politique raisonnable y est pour beaucoup.

Je m’explique : le mouvement du Hirak est lesté par deux blocs, qui font beaucoup plus de bruits que du bien : le premier émane de l’islamisme politique qui donne une tournure violente aux manifestations, en cherchant continuellement l’affrontement avec l’armée algérienne.

Sa façon de faire a refroidi les enthousiasmes de nombreuses couches. D’où le désistement de manifestants, qui redoutent un retour aux années rouge sang de la guerre civile de 1990.

Et d’où ma question : est-ce que cette frange du Hirak ne serait pas manipulée par le camp des ultras dans les services algériens ? Pour stigmatiser la cause et la discréditer aux yeux de l’opinion internationale, quoi de plus efficace que de l’entacher de couleurs intégristes …

N’oublions pas que dans cet exercice, le régime algérien excelle. C’est même sa marque de fabrique. Rappelez-vous les années 90 : c’est à souhait qu’il s’est servi du Front Islamique du Salut de Abassi Madani, pour saboter la démocratie en gestation. La guerre civile, qui en a suivi, lui a offert le ticket gagnant, pour continuer à se présenter comme un rempart contre l’islamisme. Et pouvoir se maintenir en place.

 

Et le deuxième pôle ?

 

Celui-là n’est pas moins radical, y compris dans son approche de la religion. Il est composé de modernistes algériens, si l’on peut les appeler ainsi. Leur crédo ? Passer, sans transition, d’un Etat basé sur les règles de l’islam à une République complétement laïque. Autrement dit : l’impossible, dans un pays très marqué par la tradition islamique. Et qui ne fait pas toute la différence entre la pratique de l’Islam et l’islamisme politique.

Mais que les choses soient claires : je ne mets pas les deux camps sur le même pied d’égalité. Non. Sur l’échelle de la menace, les islamistes sont hautement et nettement plus dangereux. Mais force est de constater que le camp moderniste manque cruellement de maturité. Cette maturité politique, qui sait faire des concessions pour composer avec les réalités sociales, afin d’équilibrer les rapports de forces.

Selon moi, ces gens sont complètement coupés de la société et de sa réalité.

Malheureusement, ce sont ces deux pôles qui tentent d’incarner le Hirak. Eux qui se veulent en être la vitrine, les maîtres de l’horloge. De fait, la majorité silencieuse ne parvient plus à s’identifier dans leurs slogans. Car les algériens sont blasés par les considérations religieuses, qui ont causé des milliers de morts dans le pays, il y a 30 ans seulement.

Aujourd’hui, les jeunes veulent du travail. Les plus âgés une retraite décente. Un avenir pour leurs petits-enfants. Enfin, les algériens ne souhaitent plus être gouvernés par les caciques, qui ne pensent qu’à leurs comptes bancaires et à leurs proches. Ils rêvent d’un vrai Etat Nation. Pas d’un Etat à l’arrêt, avec une école défaillante et des hôpitaux pour la plupart mal-équipés …

 

Dans les manifestations, on entend davantage scander « les généraux en prison » que « donnez-nous du travail ». De France, on a le sentiment que la première priorité des algériens, c’est d’abord la « fin du régime militaire » …

 

Erreur. Au départ, les gens n’avaient pas pour fixation d’envoyer les militaires en prison. Le slogan « Peuple-armée khawa-khawa » ( frères ) en était l’expression. Quand le général Ahmed Gaid Salah ( mort en décembre 2019 ) a décidé de passer le Karcher dans l’Etat-major de l’armée et dans les tout-puissants services de renseignements, en procédant à l’arrestation de certains généraux, peu lui accordait du crédit. Ses gesticulations étaient perçues comme un règlement de compte entre les différents clans du pouvoir.

Car les algériens ne sont pas dupes : ils savaient pertinemment que ces arrestations n’allaient pas régler leur problème. Au pire, c’est de la poudre aux yeux. Au mieux, un pansement sur une gangrène. Du doliprane pour un cancer.

C’est donc logiquement que la rue n’a pas perdu de vue l’essentiel : durant des mois, elle a continué à faire bloc pour obliger le système à se dépasser. Afin de combattre la corruption et de promouvoir des valeurs plus équitables et plus constructives.

Las. Au lieu de les écouter, pour contenir la colère, le pouvoir a préféré leur tourner le dos. Et c’est là qu’il a péché par mépris. Là qu’il a jeté les manifestants dans le vertige révolutionnaire et dans la logique de rejet de l’ensemble des institutions de l’Etat. Et c’est là qu’un nouveau slogan avait commencé à voler au-dessus des manifestants : « les généraux à la poubelle ». Mais était-ce vraiment leur volonté d’en finir avec l’Etat-major de l’armée ? Je ne le crois pas. Je pense que c’était l’expression d’un ras-le-bol généralisé. Mieux, une respiration. L’expression d’une exigence, pour une société démocratique et égalitaire.

Quoi qu’il en soit, la chute du régime, avec ses fonctionnaires et ses hauts gradés, demeure une demande déraisonnable. Ceci est mon point de vue : on ne peut pas créer un vide dans les institutions, on ne peut pas détruire l’Etat et en sortir indemne. Cela reviendrait à envoyer le pays aux enfers.

 

C’est-à-dire ?

 

Permettez-moi de vous répondre par une autre question : pouvez-vous me citer une seule nation au monde, qui peut se passer de son armée ? A fortiori, quand il s’agit d’un pays pétrolier, comme l’Algérie. Un pays qui déclenche les pires appétits, du fait de son sol bourré de richesses et de ses frontières terrestres et maritimes hautement stratégiques.

C’est grâce à l’armée algérienne, 28ème au classement mondial, que le pays arrive encore à se protéger. C’est elle qui a réussi à balayer toutes les tornades qui sont venues le convulser. Rappelez-vous l’attaque du gisement gazier de Tigentourine, en janvier 1993 : des terroristes se sont introduits sur un site stratégique et l’armée algérienne avait agi avec fermeté. Elle a liquidé tous les terroristes, faisant même des victimes parmi les algériens et les étrangers, qui y travaillaient. Une réponse digne de la Russie de Poutine. Car, dans cette affaire, le message des généraux devait être clair : s’attaquer à un site gazier était la ligne rouge à ne pas franchir.

 

Un message … pour qui ?

 

Aujourd’hui, les dessous de cette attaque sont en partie connus : elle n’a pas obéi à la folie de quelques pauvres terroristes, qui se sont découverts des pouvoirs surhumains, pour servir la cause divine. Elle a été organisée de l’extérieur, avec des forces entraînées, qui ont eu toutes les facilités logistiques pour s’introduire dans le sud de l’Algérie, puis dans l’enceinte du site. Ce message était destiné à qui de droit. Je ne pourrais pas vous en dire davantage, car cette affaire n’a toujours pas révélé toute sa dimension géostratégique. Une chose est certaine : l’armée n’a pas réfléchi à deux fois avant de frapper. Rien à carrer du droit international ou des règles en vigueur. L’enjeu est de taille : c’est le Sahara qui est touché. Alors, pas question de discuter, ni d’en faire ne serait-ce qu’une mini-concession. Le Sahara est le point fort de l’Algérie. Pas seulement à cause de ses barils de pétrole. Ce territoire revêt un intérêt géostratégique autrement plus important : ses voies sahariennes et sa proximité avec le Mali permettent à l’Algérie de contrôler une grande partie de la région. Les perdre reviendrait à affaiblir son hégémonie et à se déclasser dans le nouvel ordre mondial.

 

A ce propos, le régime algérien ne cesse de pointer l’ombre des pays étrangers derrière le Hirak …

 

C’est vrai que le régime évoque la main étrangère. Et ce n’est pas faux. Certains éléments du Hirak lui servent de marchepied. L’objectif de cette “main étrangère” est de phagocyter l’armée et de faire tomber les institutions, jusqu’à vider l’Algérie des hommes et des femmes qui la font. Donc de l’Etat-Nation.

Et ce que je vous dis, là, n’est pas tombé de ma chéchia. Les choses sont établies : il y a des forces réelles, très actives sur le terrain, qui sont chargées de détourner le mouvement de ses ambitions. Ces forces sont liées à une constellation de pays, qui cherchent à juguler le développement des pays du Sahel et de l’Afrique du Nord. Parmi elles, des pays musulmans, comme le Qatar, les Emirats ou la Turquie. Mais il y aussi des pays occidentaux. Ils agissent dans l’ombre, avec la complicité et le soutien du Royaume Alaouite et de leurs agents de terrain. Leur but est de faire du Hirak une seconde « révolution orange », dont l’objectif avéré n’était pas de libérer les ukrainiens, mais d’affaiblir la Russie voisine. Dans le cas de l’Algérie, il s’agit aussi de mettre le pays aux ordres et de le pousser à normaliser ses relations avec Israël. C’est ça l’enjeu.

 

Peut-on pour autant écarter la responsabilité des généraux algériens ? Ce sont eux qui incarnent le pouvoir réel dans ce pays, non ?

 

Pas tous les généraux : l’armée est divisée. Entre les pro-islamistes, les pro-occidentaux, c’est la lutte ouverte depuis longtemps. Ils se réglaient leurs comptes, même pendant les années noires. Mais l’armée n’est pas faite que de monstres. Elle recèle des belles âmes, des vrais patriotes, des patriotes de « réserve », si j’ose dire, à l’affût du moment opportun pour faire entendre leur voix.

Pour l’heure, c’est le clan du Général Mohamed Médiène, l’ancien chef des services de renseignement, qui domine. Après son emprisonnement et sa libération, au début de l’année, le général est revenu par un virage en épingle à cheveux, pour reprendre du poil de la bête.

Avec ses épigones, comme le général Khaled Nezzar, ils versent dans la manipulation du Hirak, pour saper tout compromis. Et c’est bien cela qui explique, en partie, la répression des manifestants.

Mais, contrairement aux apparences, leur objectif n’est pas d’étouffer ces manifestations pour recouvrer un certain ordre. Leur stratégie est plus perverse : il s’agit de pousser les exaltés du Hirak à la radicalisation, pour créer le chaos. En fait, ils veulent un scénario à la libyenne, qui empêchera l’émergence d’un Etat de droit. Avec le but final de reprendre les pleins pouvoirs, au nom de la gestion du chaos qu’ils auraient eux-mêmes fécondé.

Et là, je reprends ma casquette de militant et je vous dis : ces généraux n’échapperont pas à la sentence de l’histoire. Ils se croient forts, invaincus. Mais le savent-ils seulement ? Aujourd’hui, ils ne sont plus que des petits grains de sable dans une puissante machine révolutionnaire. Avec le mouvement du Hirak, ils finiront dans les poubelles de l’histoire. Mais en attendant la fin de leur monde, ils continueront à incarner le mal. Comme disait le philosophe communiste, Antonio Gramsci : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres ».

 

Mais près de deux ans, après le déclenchement des manifestations, ce nouveau monde n’est toujours pas au rendez-vous …

 

C’est vrai. Mais le Hirak aura, au moins, ouvert une nouvelle aube de changement. Jamais, naguère, la société n’a exprimé avec autant de force et de détermination son attachement à la Nation, au progrès, à la démocratie et à la justice sociale. Avec le Hirak et toutes les convulsions sociétales qui l’accompagnent, il y a eu une prise de conscience des jeux de pouvoir et des enjeux de la société. Non. Rien n’est perdu. Au contraire. C’est un monde qui se meurt. Il faut lui laisser le temps nécessaire pour s’effondrer complétement. Reste la chose : un tel ouvrage ne saura être complété, sans le concours des militaires.

Je pense aux patriotes au sein de l’armée. A ceux qui préfèrent s’identifier aux officiers espagnols qui ont accompagné la transition, après la chute de Franco. Pas à ceux qui s’inspirent de la junte Birmane.

C’est avec ces patriotes qu’il faut composer. A condition qu’ils œuvrent pour un retour à leur mission première. Une mission régalienne. C’est-à-dire celle qui consiste à protéger la Nation. Et pas à la contrôler. C’est leur devoir d’encourager la consolidation de l’Etat-Nation, pour rétablir la confiance entre le peuple et son armée. C’est aussi leur devoir de laisser les forces politiques s’exprimer, dès lors où elles ne portent pas atteinte à l’intégrité du pays.

Aujourd’hui, personne ne peut le nier : la lutte du Hirak est pacifique, elle fait partie du génie du peuple algérien. Cette fois, ce peuple – impétueux, tempétueux – est parti pour restaurer son Etat-Nation et lui donner tous les attributs d’une république démocratique et sociale.

Mais l’Etat-major n’est pas le seule à devoir réviser sa stratégie. Pour qu’il puisse y avoir quelques chances de faire aboutir cet idéal patriotique, il faudrait pousser toutes les forces à s’entendre. Trouver un contrat social avec les institutions en place et arrêter de verser dans l’exaltation des enthousiasmes. L’Algérie est dans l’œil du cyclone et, sans une vraie volonté de la part des uns et des autres, je crains le pire.

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