Trente-cinq ans après la fin de la dictature d’Augusto Pinochet, le Chili confie les clés de La Moneda à un admirateur revendiqué de l’ancien homme fort. Élu président avec une confortable avance, José Antonio Kast incarne une extrême droite en costume sombre, catholique fervente, obsédée par l’ordre, la frontière et la mémoire sélective. Portrait d’un retour en arrière qui ne dit pas son nom.
Le Chili connaît ces boucles étranges de l’histoire où les fantômes finissent toujours par réclamer un droit de cité. Dans le cône sud, les années 1970 ont laissé une empreinte qui ne s’efface pas : le Chili d’Augusto Pinochet et sa dictature méthodiquement administrée. Un pays, une junte, une grammaire implacable : l’ordre, la peur, le silence. À Santiago, on croyait ce chapitre refermé en 1990, rangé dans les musées de la mémoire et les procès tardifs. Il vient pourtant d’être rouvert, à bulletin secret.
Dimanche 14 décembre, les Chiliens ont élu à la présidence José Antonio Kast, figure de l’extrême droite ultraconservatrice, avec près de 58 % des suffrages face à la communiste modérée Jeannette Jara. Une victoire nette, presque clinique. Pour la première fois depuis la fin de la dictature, l’extrême droite reprend les clés du palais de La Moneda. Sans bottes, sans chars, mais avec des urnes.
Kast, 59 ans, se présente comme un homme d’ordre, de foi et de tradition. Il est aussi, sans détour, un admirateur assumé d’Augusto Pinochet. Un héritage qu’il ne renie pas, qu’il polit. Avocat de formation, formé à l’Université catholique pontificale du Chili sous l’aile de Jaime Guzmán – idéologue du régime militaire et architecte de la Constitution de 1980 –, Kast est un produit presque parfait du laboratoire conservateur chilien. En 1988, quand le pays choisissait de dire « non » à la prolongation du régime militaire, lui votait « oui ». Une fidélité précoce.
Né en 1966 à Santiago, benjamin d’une fratrie de dix enfants, José Antonio Kast est issu d’une famille germano-chilienne prospère. Ses parents, arrivés d’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, ont bâti une entreprise de charcuterie florissante. Le passé du père, ancien soldat allemand ayant adhéré au parti nazi selon plusieurs enquêtes journalistiques, hante encore le parcours du fils. Kast nie toute sympathie idéologique, évoque un enrôlement forcé. Une défense classique, sans surprise.
Député pendant seize ans sous les couleurs de l’Union démocrate indépendante (UDI), le parti fondé par Guzmán, Kast claque la porte en 2016, jugeant la droite trop molle, trop tiède, presque coupable de compromis. Il fonde plus tard le Parti républicain, laboratoire d’une droite décomplexée, autoritaire et assumée. En 2017, lors de sa première campagne présidentielle, il lâchait sans détour que Pinochet, s’il était encore en vie, aurait voté pour lui. « On aurait pris le thé à La Moneda », disait-il, nostalgique comme on l’est d’un oncle mal compris.
La comparaison revient sans cesse dans la bouche de ses détracteurs : Kast serait « un Pinochet sans uniforme ». Lui préfère parler de reconnaissance des « avancées économiques » du régime, oubliant soigneusement les 3 200 morts et disparus, les dizaines de milliers de torturés, les prisons et les stades transformés en camps. Il a visité en prison des militaires condamnés pour crimes contre l’humanité, défendu Miguel Krassnoff, bourreau notoire, et critiqué les lieux de mémoire consacrés aux victimes. Le passé, chez Kast, n’est pas un fardeau : c’est un malentendu.
Ultracatholique, membre du mouvement Schönstatt, père de neuf enfants, il s’oppose à l’avortement, y compris en cas de viol, au mariage homosexuel, à la pilule du lendemain, au divorce. La famille, selon lui, se conjugue au singulier : un père, une mère, des enfants. Tout le reste relève de la décadence contemporaine. Ces thèmes, il les a cependant mis en sourdine pendant la campagne, préférant marteler deux obsessions plus électoralement rentables : la criminalité et l’immigration.
À la manière de Donald Trump, qu’il cite volontiers en exemple, Kast promet des expulsions massives, un mur à la frontière bolivienne et un État en mode « gouvernement d’urgence ». Les migrants – principalement vénézuéliens – sont désignés comme responsables de l’insécurité, bien que le Chili reste l’un des pays les plus sûrs d’Amérique latine. « S’ils ne partent pas volontairement, nous irons les chercher », a-t-il lancé en meeting, sous les applaudissements.
Sur le plan économique, Kast promet de réduire la dette publique en coupant six milliards de dollars de dépenses en dix-huit mois, sans toucher aux aides sociales. Une équation floue, mais efficace. L’essentiel est ailleurs : restaurer l’autorité, renforcer la police, déployer l’armée, construire des prisons de haute sécurité. Gouverner par la dissuasion, administrer par la fermeté.
Sa victoire a été saluée aussi bien par Emmanuel Macron et Lula que par Marco Rubio et Javier Milei, ce dernier parlant d’« immense joie » et d’« idées de la liberté ». Une liberté soigneusement encadrée. Dans les rues de Santiago, les klaxons ont célébré la victoire tandis que la police dispersait à coups de canon à eau les manifestants opposés, sur la Plaza Italia, symbole de la révolte sociale de 2019. Le décor est posé.
Kast n’est ni flamboyant ni charismatique. Il est sobre, méthodique, presque terne. Mais c’est précisément ce qui inquiète. L’extrême droite chilienne n’arrive pas en hurlant : elle arrive en costume sombre, constitution sous le bras, mémoire sélective et sourire discret. Le Chili, lui, redécouvre qu’en Amérique latine, les dictatures ne meurent jamais tout à fait. Elles attendent simplement leur tour.






