À Draguignan, dans le Var, des inscriptions nocturnes traitant les harkis de « traîtres » réveillent une vieille affaire : celle de soldats français qu’on ne commémore que du bout des lèvres. Un communiqué très sérieux est venu rappeler qu’à force d’oublis, l’histoire finit par ressortir en lettres capitales… sur les murs.
L’info nous est tombée par communiqué, pas pliée dans un palmier ni glissée sous la porte d’un ministère, mais signée noir sur blanc. Les plumes sont celles de Nasser Nouali, président de l’association Les Harkis et la République, et de Lahcene Khelil, représentant du Collectif des citoyens français anciens combattants harkis. Deux signatures, un ton grave, et une accusation lourde : à Draguignan, les harkis sont à nouveau traités de « traîtres ».
À deux reprises, fin janvier puis début février, des inscriptions haineuses ont fleuri la nuit. Première escale : un distributeur de billets du Crédit Agricole. Deuxième étape : la fontaine de la place Édouard Soldani, du nom d’un résistant, ancien maire et figure locale de la République. Le symbole n’est pas discret : salir la mémoire des harkis, pile là où l’histoire officielle est censée se recueillir.
Les auteurs du communiqué ne mâchent pas leurs mots. Pour eux, ces tags ne sont ni des gribouillis imbéciles ni de simples dérapages nocturnes, mais une attaque directe contre des citoyens français, anciens combattants, et contre la République elle-même. Ils réclament enquêtes, vidéosurveillance exploitée et sanctions exemplaires. En clair : pas de pardon pour les barbouilleurs de l’oubli.
Mais le cœur du texte n’est pas seulement judiciaire. Il est politique, mémoriel, et franchement embarrassant pour l’État. Car Nouali et Khelil pointent un responsable bien installé : le vocabulaire officiel. Tant que la France persistera à qualifier les harkis de « supplétifs », terme hérité du temps colonial, elle continuerait, selon eux, à entretenir l’idée qu’ils seraient des soldats de seconde zone, donc symboliquement attaquables. Leur revendication est simple, presque administrative : remplacer partout cette expression par « Citoyens français – anciens combattants harkis ». Apparemment, même la République a parfois du mal à mettre à jour ses étiquettes.
Au passage, le communiqué épingle aussi un député de La France insoumise, Abdelkader Lahmar, accusé d’avoir récemment assimilé les harkis à des « traîtres ». De quoi, selon les auteurs, nourrir un climat où l’insulte devient politiquement recyclable.
Mais au fait, c’est qui, les harkis ?
Petit rappel historique, puisque la mémoire nationale a tendance à fonctionner en pointillés. Les harkis étaient des habitants de l’Algérie française ayant servi aux côtés de l’armée française pendant la guerre d’Algérie (1954-1962). Beaucoup étaient juridiquement français, et ceux qui ont survécu sont aujourd’hui reconnus comme citoyens français et anciens combattants.
À l’indépendance, nombre d’entre eux ont été abandonnés par la France et victimes de représailles sanglantes en Algérie. Ceux qui ont pu rejoindre la métropole ont souvent été parqués dans des camps, marginalisés et réduits au silence. Depuis, leurs descendants réclament reconnaissance, protection et, accessoirement, qu’on cesse de les traiter comme une note de bas de page honteuse.
Autrement dit, traiter un harki de « traître » aujourd’hui, c’est recycler une violence ancienne avec des bombes de peinture. Et selon les auteurs du communiqué, c’est surtout profiter d’un flou entretenu par l’État lui-même.
Ils en appellent donc au préfet, au maire de Draguignan, et carrément au président de la République. Avec une formule qui claque comme un titre de Une : « Insulter un harki, c’est attaquer la République ».
Reste à savoir si la République daignera répondre autrement que par un silence poli — cette vieille spécialité politique
Postface :
Juste après la publication de cet article, on apprend que des tags similaires ont de « nouveau été découverts à Draguignan ». Selon Nasser Nouali, « la police est intervenue et le préfet a diligenté une enquête ».






