Entre exigences françaises sur les OQTF et fermeté algérienne sur la souveraineté judiciaire, la visite du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez à Alger reste suspendue à un double préalable : la reprise des réadmissions et une évolution dans le dossier du journaliste Christophe Gleizes. Derrière les formules diplomatiques, une crispation persistante qui illustre l’état fragile des relations franco-algériennes.
On appelle ça une visite « en cours de préparation ». Traduction diplomatique : personne n’a encore sorti le tapis rouge, et chacun vérifie que l’autre ne l’utilisera pas pour s’essuyer les pieds dessus.
Laurent Nuñez, ministre français de l’Intérieur, a confirmé le 9 février que son déplacement à Alger – annoncé depuis l’automne 2025 – est toujours sur la table. Mais attention, version minimaliste : pas question de monter dans l’avion sans deux petits « détails » réglés au préalable. Primo, la reprise des réadmissions d’Algériens frappés d’OQTF. Secundo, une « évolution » sur le dossier du journaliste français Christophe Gleizes, condamné en appel à sept ans de prison pour « apologie de terrorisme » et détenu depuis l’été dernier.
En clair : pas de laissez-passer, pas de poignée de main.
Les OQTF, ce serpent de mer
Côté français, l’affaire est présentée comme une question d’efficacité administrative. Plusieurs milliers d’OQTF algériennes attendent d’être exécutées. Mais sans laissez-passer consulaires, les expulsions restent des décisions en apesanteur juridique.
Sur BFMTV-RMC, Nuñez a assuré que les retours « n’ont pas repris pour l’instant », tout en promettant : « On y arrivera ». En politique migratoire, l’optimisme est souvent proportionnel à l’impasse.
Paris veut des résultats rapides. Alger répond procédure.
Le président Abdelmadjid Tebboune a rappelé que les expulsions ne sont pas des colis postaux. « Ces Algériens ont des droits. Ils vivent en France depuis 10 à 15 ans. Il faut respecter leurs droits. » Traduction : pas question de transformer le consulat en guichet automatique de reconduites à la frontière. L’Algérie exige d’être informée, que le consul rencontre la personne concernée, vérifie la régularité de la procédure. « Si tout est en règle, il signe le laissez-passer. »
Et Tebboune d’ajouter, dans un style moins feutré que le Quai d’Orsay : « Celui qui veut humilier ou ridiculiser l’Algérie n’est pas encore né. »
Ambiance.
Gleizes, variable d’ajustement ?
Le second préalable français est plus explosif. Christophe Gleizes, journaliste français, purge une peine lourde pour « apologie de terrorisme » après un procès très contesté par des ONG et des défenseurs de la liberté de la presse.
Nuñez a explicitement lié ce dossier à sa visite : il attend « une évolution ». À Paris, certains y voient une pression diplomatique classique. À Alger, la formulation est perçue comme une tentative de conditionner la souveraineté judiciaire.
Le journaliste algérien Khaled Drareni, lui-même ancien détenu du Hirak, a dénoncé l’idée même d’un troc diplomatique :
« Christophe Gleizes n’est pas une monnaie d’échange. »
Sous-entendu : on ne négocie pas un prisonnier comme un quota d’expulsions.
En reliant publiquement les deux dossiers, Paris a peut-être voulu montrer sa fermeté. Mais dans les relations franco-algériennes, la fermeté verbale a souvent la durée de vie d’une allumette dans un dépôt d’essence.
Coopération sécuritaire : je t’aime, moi non plus
Ironie de l’histoire : les échanges sécuritaires ont repris. Lutte antiterroriste, narcotrafic, renseignement – sur ces sujets, les deux pays savent coopérer quand l’intérêt est commun. Mais sur les symboles politiques – expulsions, prisonniers, souveraineté – la mécanique se grippe.
Deux logiques s’affrontent : Paris veut des chiffres, vite. Alger veut des formes, strictement. L’un parle efficacité. L’autre parle dignité nationale. Chacun accuse l’autre de posture. Les deux ont un peu raison.
Une visite suspendue au conditionnel
Tebboune a conclu avec une formule presque désinvolte : « S’il veut venir, il est le bienvenu. ». Autrement dit : l’Algérie n’attend personne, mais elle ne ferme pas la porte.
La visite de Laurent Nuñez reste donc coincée entre des OQTF en attente et une cellule de prison à Alger. Diplomatie à deux étages : en bas, les procédures ; en haut, les déclarations martiales.
Reste à savoir qui cédera le premier :
la bureaucratie,
la communication politique,
ou l’orgueil national.
Dans le feuilleton franco-algérien, la prochaine scène se joue peut-être dans un consulat. Ou dans un prétoire. Ou sur un plateau télé.
En attendant, l’avion reste au sol.





