À trois mois des municipales, Benoît Payan soigne ses appuis communautaires. Le 16 janvier, lors de la fête de Yennayer à Marseille, le maire sortant a promis – une fois encore – un centre culturel berbère. Entre mémoire collective, promesses recyclées et chorégraphie électorale, la scène en dit long sur une campagne sous tension.
Le 16 janvier au soir, à l’Espace Aréna de Marseille, ça sentait bon le couscous, le gâteau aux amandes et la promesse fraîchement sortie du four. Yennayer oblige, la communauté kabyle fêtait l’an 2976 du calendrier amazigh dans un joyeux mélange de youyous, de chants en kabyle et de danses féminines parfaitement synchronisées. Une soirée de transmission culturelle, sincère, populaire, organisée par l’ACAM Amazigh, où l’on parlait identité, mémoire et avenir. Et où la politique, évidemment, s’est invitée sans payer sa place.
Dans la salle, Benoît Payan, maire de Marseille et candidat à sa propre succession, accompagné de Samia Ghali et de quelques figures municipales. Sourires appuyés, tentative de kabyle phonétique, applaudissements polis. Puis la phrase magique, celle qui fait lever les mains et vibrer les smartphones : un centre culturel berbère à Marseille, promis juré, cette année c’est la bonne, parole donnée. Tonnerre de youyous, ambiance mariage, le maire sourit, la salle exulte.
Les municipales et la mémoire des promesses
Sauf que le public a de la mémoire. En 2023, au même endroit, au même moment, avec à peu près les mêmes élus, la promesse avait déjà été servie, cette fois par Samia Ghali. Et avant encore, les associations kabyles en avaient entendu parler dans des réunions, des couloirs, des dossiers qui avancent lentement, très lentement. Deux ans minimum de palabres administratives, peut-être plus. Autant dire qu’à trois mois des municipales des 15 et 22 mars, cette parole solennelle a un petit parfum de déjà-vu électoral.
Il faut dire que la cible est de poids. Marseille abrite l’une des plus importantes communautés berbères d’Europe, largement issue de la Kabylie. Arrivés dès la fin du XIXe siècle pour faire tourner le port et les usines, les Kabyles ont tissé des réseaux solides dans les quartiers nord et le centre-ville.
Associations actives, fêtes culturelles très suivies, commerces, engagement citoyen : une communauté visible, structurée, majoritairement laïque, très présente dans les événements culturels et historiquement ancrée à gauche. Un réservoir de voix non négligeable dans une ville où l’abstention fait des ravages, mais où les électorats fidèles peuvent décider d’un second tour.
Un réservoir électoral très convoité
Les chiffres, faute de recensement ethnique officiel, restent approximatifs mais parlent d’eux-mêmes. Entre 170 000 et 220 000 Marseillais seraient d’origine berbère, avec une forte composante kabyle parmi les Algériens. À l’échelle nationale, plus de deux millions de Berbères. De quoi donner des sueurs froides à n’importe quel directeur de campagne.
Benoît Payan le sait. Pur produit marseillais, enfant des quartiers populaires, socialiste de longue date, il a pris la mairie en 2020 dans le sillage du Printemps marseillais, mettant fin à vingt-cinq ans de règne de la droite. Son bilan est revendiqué social et écologique, mais son mandat est aussi marqué par des retards, des chantiers qui s’éternisent et des critiques sur la propreté et l’insécurité. Il a officialisé sa candidature le 10 janvier, seul sur scène, sous le slogan Pour Marseille, en appelant au rassemblement de la gauche tout en laissant LFI sur le pas de la porte.
Danse électorale sur sol glissant
En face, le décor est tendu. Les sondages placent Payan et le Rassemblement national au coude à coude, autour de 30 %. La droite classique résiste, mais ne décolle pas — au point que Martine Vassal en est désormais réduite à évoquer une alliance avec le RN. La gauche radicale, elle, grignote mais fracture.
Dans ce paysage fragmenté, chaque voix compte, chaque communauté devient stratégique, chaque promesse prend soudain des allures de bulletin de vote anticipé. Alors ce 16 janvier, le maire ne s’est pas contenté de parler. En bonard, il a dansé. Trémoussé, souriant, entouré de femmes berbères, dans une ambiance joyeuse et bon enfant. Et avant de partir, tard, il aurait aussi promis le package complet, annonçant que la semaine prochaine, les choses allaient enfin s’accélérer.
D’après plusieurs membres de la communauté kabyle, un rendez-vous serait prévu pour visiter un local destiné à accueillir ce fameux centre culturel berbère. Un local annoncé à 400 mètres carrés. Où se trouve-t-il ? Mystère. Quel jour exactement ? Personne ne le sait vraiment. L’information circule, l’espoir aussi, mais tout reste flou, suspendu à une convocation sans adresse ni calendrier précis.
Cette promesse prendra-t-elle enfin corps avant le scrutin, ou rejoindra-t-elle le musée imaginaire des engagements municipaux jamais inaugurés ? Yennayer marque le renouveau. Avant les municipales, il marque surtout la saison des promesses. À chacun de voir si, en 2976, la parole donnée pèsera plus lourd qu’un pas de danse.






