Chaque mois de janvier, Yennayer ouvre une brèche. Derrière les tables dressées et les vœux échangés, le Nouvel An amazigh dit bien plus qu’une fête : une mémoire ancienne, un compte du temps retrouvé, et une affirmation tranquille du droit d’exister.
Par Djaffer Ait Aoudia et Bouzid Sennane At-Qayed
Ce n’est pas souvent que les nouvelles venues du Maghreb ont l’odeur franche de la joie. D’ordinaire, elles arrivent chargées de bruit, de poussière, de colère retenue. Mais ce 12 janvier quelque chose a dérogé à l’habitude. Une éclaircie.
Du Rif aux Aurès, de la Kabylie aux oasis sahariennes, et jusque dans des appartements trop étroits de Paris, de Montréal ou de Bruxelles, des femmes et des hommes ont levé le coude. Pas toujours du vin. Souvent du soda, du lait fermenté, du thé à la menthe. Pour Yennayer. Le Nouvel An amazigh.
An 2976. Le chiffre surprend, puis il s’installe. Il est là pour rester.
Au départ, la fête ne fait pas de bruit. Elle ne sait pas en faire. Une table dressée sans ostentation. Du couscous aux sept légumes, parce que l’abondance se dit en chiffres simples. Des portes ouvertes aux voisins. Des enfants qui courent avec des bols trop pleins, qui renversent un peu, toujours.
Pendant longtemps, Yennayer a vécu ainsi. À voix basse. À l’abri des montagnes, loin des centres, dans l’intimité des cuisines. Puis quelque chose a changé.
La fête est sortie. Elle a pris l’air.
On l’a vue sur les places publiques, dans des salles de concert, au milieu des manifestations culturelles. Elle a porté des drapeaux jaune, vert, bleu, barrés du ⵣ. Elle n’a pas crié très fort, mais elle a dit l’essentiel : nous sommes là, nous comptons. On ne se défile pas. On défile.
Yennayer, ce silène
Yennayer ressemble à ces figures anciennes qu’on ne comprend qu’en s’approchant. Un silène amazigh.
À l’extérieur, le visage est rugueux. Rien de spectaculaire. Pas de feux d’artifice. Pas de tribunes. Juste le partage. On mange ensemble. Couscous fumant, poulet aux herbes, dattes, figues, noix. On se souhaite Aseggas ameggaz comme on se serre la main après une longue absence. C’est une fête d’hiver, mais tournée vers la lumière. Une promesse discrète de récoltes, un accord tacite avec la terre.
À l’intérieur, la matière est plus dense.
Il y a la mémoire. Une mémoire qui insiste. Plus de trente millions d’Amazighs, dispersés comme une poignée de semoule jetée au vent du désert et de l’exil. Ils parlent Thamazight et plusieurs langues, prient de différentes façons, vivent souvent à la marge des récits officiels. Trop enracinés pour se dissoudre. Trop indociles pour se plier entièrement.
On les a parfois tolérés. Souvent surveillés. Parfois réprimés, surtout quand ils parlaient trop fort.
Plus haut encore, dans le grenier des temps, les racines plongent loin.
Les gestes de Yennayer — les banquets d’hiver, l’échange des denrées, l’attention aux cycles — viennent d’un fonds agro-pastoral très ancien. Bien avant les empires. Avant l’islam. Avant Rome. Les Amazighs lisaient déjà les saisons dans le ciel, dans la terre qui se réveille, dans le bien-être des troupeaux. Ils avaient des croyances païennes. Leur dieu était la nature. Ils la suivent. Ils la lisent. Ils la célèbrent. Comme on célèbre la vie.
Dessous, le tafinagh
Le calendrier n’a rien d’ancien. Il est récent. Il a été décidé. Il est né d’un manque.
Dans les années 1960, à Paris. Loin de la terre. Loin des saisons. Là où l’exil oblige à compter autrement le temps. À l’Académie berbère cherche. Creuse. Retourne le passé comme on retourne une pierre froide, oubliée dans un champ. Dessous, il y a des signes. Le tifinagh. Fragile. Ancien. Presque effacé. On le relève. On le trace à nouveau. On dessine aussi un drapeau. Pas pour décorer. Pour tenir.
Il s’agit de rassembler. Ce qui a été dispersé. Arabisé. Administré. Effacé sans bruit. Yennayer arrive ainsi. Pas comme une fête. Pas comme un folklore. Comme un point fixe. Une borne. Une manière de dire : la mémoire ne demande pas. Elle persiste.
Dans les années 1970, toujours à Paris, l’idée circule. Dans les cafés. Dans les appartements trop étroits. Elle passe de main en main. Elle est politique. Forcément. Chaque mot est compté. Chaque souvenir pèse. On ne reconstruit pas le passé. On l’aligne. On lui rend une cohérence qu’on lui avait refusée.
Au début des années 1980, Ammar Negadi publie un calendrier. Il vient des Aurès. Il vit en exil. Il insiste. Il fixe un commencement. L’an 1 : 950 avant notre ère. L’intronisation de Sheshonq Ier. Pharaon d’origine libyenne. Amazighe. Fondateur de la XXIIᵉ dynastie égyptienne.
Ce n’est pas une défaite choisie. C’est une victoire retenue. Un moment où l’histoire ne s’excuse plus. Où elle avance. Où les ancêtres entrent dans le récit autrement que par la marge. Où le temps, enfin, cesse d’être imposé.
Aujourd’hui, les signes de reconnaissance existent.
Jour férié en Algérie depuis 2018. Au Maroc depuis 2023-2024. Tamazight inscrit dans les Constitutions. Mais sur le terrain, ça accroche. La langue reste peu enseignée, presque absente des tribunaux, rare sur les écrans. Des militants sont emprisonnés pour un drapeau, un chant, un message publié trop vite. La reconnaissance symbolique progresse. L’égalité réelle prend son temps.
C’est là que Yennayer change de nature.
Il reste une fête. On s’y retrouve, on y danse, on raconte des légendes. Mais il devient aussi un espace de résistance profonde. Une affirmation répétée, sans emphase : de la Kabylie à Marseille, des confins du Sahara à Paris, du Sahel au Canaries, nous existons. Nous parlons. Nous refusons le déni.
Un banquet qui nourrit autant les corps que la mémoire. Un rappel obstiné adressé aux États du Maghreb : l’unité ne se fabrique pas en effaçant certains visages.
Le reste est une affaire de calendrier.






