Le Correspondant

Un drame exhumé dix-sept ans plus tard : l’éthique selon Schreck

Ce sujet est sensible : un drame ancien, intime et tragique, clos par la justice. Pendant longtemps, nous avons hésité à en parler. Mais comment laisser les électeurs se rendre aux urnes sans connaître réellement Philippe Schreck et sa manière d’exploiter ce drame ? Comment ne pas en parler, alors que c’est lui qui l’a déjà déterré, transformant un accident adolescent en instrument politique ? Nous publions juste avant la trêve électorale, sans dire aux lecteurs pour qui il faut voter. Chacun reste libre de ses choix dans l’isoloir, mais chacun a le droit d’être pleinement informé avant d’exercer ce droit. Voici une histoire dramatique, sensible, immorale.

 

Il s’était tu pendant dix-sept ans.

 

Cette semaine, François Volpi a choisi de parler. Pas pour revenir sur le drame qui a marqué sa vie, pas pour rouvrir une affaire que la justice a tranchée, mais pour dénoncer la campagne municipale qui, selon lui, est devenue un champ de bataille où la mémoire se transforme en projectile.

 

Dans un texte concis, il rappelle que Draguignan est une ville d’histoire et de convictions, où la République se vit au quotidien. Il cite des figures locales comme Clemenceau et Joseph Collomp pour rappeler que fidélité aux principes et courage restent essentiels. Il appelle à refuser la peur, la division et les solutions de facilité, et insiste : « Être fidèle à Draguignan, c’est être fidèle à son histoire. » Puis, au terme de cette démonstration, il tranche : voter pour Richard Strambio (maire sortant divers droite) choix incarnant le mieux, selon lui, les valeurs républicaines de justice, de cohésion et de responsabilité.

 

Dracénois, François Volpi porte les stigmates de l’extrême droite dans sa chair. Quelques années plus tôt, lorsqu’il se présentait aux élections de Barjols, Philippe Schreck, RN, n’avait pas hésité à parcourir plus d’une centaine de kilomètres pour lui barrer la route. Et il ne l’avait pas fait au nom de valeurs démocratiques, mais — selon Volpi — de « la façon la plus immorale qui existe ». L’expression paraît légère, mais elle ne rend qu’imparfaitement l’intensité du geste.

 

Tout commence en janvier 2024, alors que Barjols s’apprête à entrer dans une élection municipale anticipée. D’un côté, Cathy Venturino Gabelle. De l’autre, son ancien adjoint, François Volpi. Fin janvier, Cathy Gabelle reçoit Philippe Schreck pour ses vœux, un verre de champagne à la main. Une rencontre anodine, en apparence protocolaire, mais qui va marquer le point de départ d’une campagne implacable contre Volpi.

 

 

 

 

Dans les semaines qui suivent, Schreck dégaine le scalpel : le 25 février, sur la place de la mairie, il se filme avec son téléphone et lance un appel solennel : ne pas voter pour Volpi,  » qui n’a pas laissé des bons souvenirs » à Draguignan, mais  » un passé judiciaire peu reluisant ». Dans un courrier adressé à ses sympathisants – que nous avons consulté – il encourage chacun à « se rendre aux urnes pour voter », ajoutant que Volpi, « sans loyauté », « sévèrement condamné pénalement », ne lui paraît pas être « un gage de sérieux ou de moralité ». Dans la foulée, il fait un saut à Salerne, un village voisin, pour rencontrer ses fidèles.

 

 

Le lendemain, un tag apparaît à la rentrée du village de Barjoàls : « Volpi Assassin ». Les boîtes aux lettres des commerçants sont inondées de tracts. Sur Facebook, Schreck multiplie les publications à rallonge : « Connaissez-vous les antécédents de #Volpi ? Bien loin de cet angélisme. » Ou encore : « Ce que je souhaite, c’est que Barjols ne soit pas sous la coupe de quelqu’un condamné pour homicide involontaire et à deux ans de prison. Le jugement vous intéresse ».

 

Il franchit le Rubicon : distillant, par fragments, des extraits du jugement pour étayer son argumentaire. Rien que des bribes. Puis, le 9 mai 2025, il récidive, cette fois au cœur même de l’hémicycle. Le tout pour tenter de reconfigurer l’image de Volpi dans l’opinion, en transformant un accident d’adolescence en levier politique bien concret. Mais au fond, de quoi parle-t-on vraiment ? Schreck, qui détient le jugement dans son intégralité, a-t-il tout révélé ? Et surtout, pourquoi s’acharner sur François Volpi dix-sept ans après les faits ?

 

Philippe Schreck à l'Assemblée Nationale, plaidant pour la loi sur les homicides routiers
Philippe Schreck à l’Assemblée Nationale, plaidant pour la loi sur les homicides routiers

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le  Correspondant a mené l’enquête et obtenu le jugement intégral. Nous le disons de suite : cette affaire est  une instrumentalisation pure et simple d’un drame  familial, clos par la justice, recyclé pour servir des ambitions politiques, manipuler des souvenirs et fragiliser un adversaire.

 

Le drame remonte à 2009, sur la commune de Trigance, dans le Haut-Var. Deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années passent la soirée ensemble. Dans un geste décrit lors du procès comme « ordalique » — un acte adolescent, absurde et partagé — l’un monte sur le capot d’une voiture en mouvement. Il chute et succombe le lendemain à un traumatisme crânien.

 

Le conducteur, François Volpi, conduit la victime à l’hôpital de Draguignan – 45 km de route – le plus proche. Mais une rumeur circule : Volpi aurait bu, trainait des guêtres, pendant que son ami agonisait. L’expert dit le contraire, et le bornage du téléphone le confirme : il n’a pas traîné. Tout est là, noir sur blanc dans le jugement : expertises, trois reconstitutions, témoignages… tout ce que Schreck n’a pas voulu voir : Volpi n’a pas bu, ne s’est pas drogué, n’a jamais agi avec intention de nuire. Le tribunal conclut à une coresponsabilité civile — un manque de maîtrise de la sécurité du véhicule et des passagers, inhérent à tout conducteur dans une situation risquée. Le reste, selon la cour, relève d’un acte dangereux, consenti par les deux parties et tragiquement fatal. La peine prononcée — deux ans de prison avec sursis — entérine cette qualification. La justice a tranché. Le drame continue à bouleverser, silencieusement, plusieurs vies

 

 

 

 

 

C’est cette affaire que Philippe Schreck a déterrée. Officiellement, pour justifier son projet de loi sur les homicides routiers qu’il a porté à l’Assemblée. Officiellement seulement.

 

Car dans les faits, Schreck ne s’appuie pas sur les milliers d’accidents de la route — ceux causés sous l’effet de l’alcool ou de stupéfiants, ni sur les affaires récentes qui saturent les tribunaux et entraînent de véritables drames humains. Non. Il choisit d’exhumer une vieille affaire locale, ancienne, presque oubliée et prescrite judiciairement. Et bien que Volpi soit sur le point d’être réhabilité, Schreck en amplifie les fautes, jusqu’à le qualifier de « repris de justice » — alors que celui-ci n’a jamais été condamné ni avant ni après, comme le confirme son casier judiciaire.

 

Pourquoi ? Pourquoi choisir Volpi, un Dracénois attaché à sa ville, fils de militaire et de la première Dracénoise à avoir fondé la Ligue des droits de l’homme, pour servir de levier à son projet ? Pourquoi réactiver une douleur privée, réécrire les faits et transformer un drame clos par la justice en arme politique ?

 

Le différend entre Volpi et Schreck remonte à 2018, lors de la réforme de la justice portée par Nicole Belloubet, alors ministre. Volpi, attaché parlementaire à l’époque, consultait les acteurs de la justice du département et avait obtenu la coopération de la plupart d’entre eux pour développer des TGI de proximité. Un seul faisait obstruction : Philippe Schreck, alors bâtonnier de Draguignan. Rapidement, il instrumentalise la réforme, menace certains services et transforme un débat juridique technique en discours politique brut. Son objectif ? Préparer ses ambitions à Draguignan, bien plus que défendre un principe de droit.

 

En 2020, Volpi se présente à Barjols et est élu. Deux ans plus tard, Schreck devient député, et il n’oublie pas l’adversaire local. Son statut national lui offre une tribune pour attaquer Volpi, notamment après la publication par Le Correspondant d’un article sur les 200 000 euros disparus de la caisse des avocats, où Volpi relaie l’information et prend la défense du journal.

 

L’escalade se poursuit : un deuxième article dénonce les menaces et l’influence de Schreck sur la vie locale. L’opposition devient directe, personnelle, publique. Parallèlement, Schreck politise son ancrage territorial, en lançant des interpellations aux élus sur des thèmes identitaires, cherchant à polariser la scène locale. Volpi, en réponse, écrit dans la presse varoise pour dénoncer ces manœuvres et la récupération politicienne de sujets sensibles.

 

Cette escalade, faite de publications, d’interventions publiques et de prises de position médiatiques, prépare le terrain pour ce qui suivra en 2024 à Barjols, où l’ancien drame de Trigance sera réexhumé pour servir la campagne politique de Schreck. Il ne s’agit donc pas de justice. Il s’agit d’une instrumentalisation pure et simple. Schreck transforme un accident odalisque, bête, d’adolescent, en scandale moral pour atteindre un adversaire et polariser l’opinion locale.

 

Volpi résume l’impact de cette campagne : « J’ai perdu l’élection, et ce drame est réapparu. Certains ont même laissé entendre que la justice n’avait pas fait son travail, comme si rien n’avait jamais été réglé correctement. »

 

Pire encore : en ravivant de vieilles blessures, Schreck s’est imposé comme un obstacle face au deuil, un rempart qui rouvre les plaies au lieu de les laisser cicatriser.

 

La suite ? Cathy Gabelle devient maire, cautionnant par opportunisme la méthode Schreck et tendant, comme elle l’avait fait en 2020 avec La République en marche, ses mains pour s’assurer la première élection. Schreck est réélu encore député en 2024 . Derrière ces succès politiques se dessine une constante : ce que Schreck inflige à ceux qui, malgré eux, se retrouvent pris dans ses jeux de pouvoir et de revanche.

 

Et aujourd’hui ? Candidat aux municipales, à Draguignan, Schreck reste hermétique à toutes les critiques. Quand sa colistière détourne 55 000 euros, c’est une simple affaire de « boules puantes »… Quand il transforme la caisse des avocats en casino et dilapide 200 000 euros, la morale n’est pas remise en question. Mais un adolescent, dans un geste involontaire, un accident tragique, voilà qu’il manquerait soudain de loyauté…

 

C’est ça, l’éthique selon Schreck.

 

Au fond, cette affaire dépasse les personnes. Elle pose une question simple mais essentielle : jusqu’où le débat public peut-il empiéter sur le tragique et l’intime ? Un drame humain n’est pas un argument : il mérite silence, respect et pudeur. Le transformer en outil électoral affaiblit non seulement ceux qu’il vise, mais aussi la confiance qui fonde la vie démocratique. Philippe Schreck, lui, semble avoir choisi son camp.

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