Le Correspondant

Abdel Halim Hafez : Ce que mars avait emporté

Abdel Halim Hafez, chanteur égyptien, décédé le 30 mars 1977, à Londres

Le 30 mars 1977, Abdel Halim Hafez s’éteint à Londres. Orphelin, malade, discret, il a fait de sa fragilité une voix universelle. Ni tout à fait star, ni vraiment symbole, il reste cet ovni dont l’absence continue de hanter le monde arabe, de ses taxis au Caire aux mariages de Beyrouth.

 

 

Il y 49 ans, à Londres, Abdel Halim Hafez s’éteint sans bruit. Pas de scène, pas de dernier refrain. Une hémorragie interne, comme une fatigue ancienne qui aurait fini par gagner. Son corps lâche là où, depuis l’enfance, il résistait déjà mal. Mais pour comprendre cette disparition presque effacée, il faut revenir loin, très loin, dans une chaleur épaisse du delta du Nil, là où rien ne destinait cet enfant à devenir une voix.

 

Il naît Abdel Halim Ali Shabana. Le nom ne dure pas longtemps. La mère disparaît d’abord, quelques jours après lui. Le père suit. Dans l’Égypte rurale des années 1930, on ne s’attarde pas sur les drames : un enfant sans parents circule, d’une maison à l’autre, toléré plus qu’accueilli. Il grandit chez des oncles, dans des pièces où il n’est jamais tout à fait chez lui. Ceux qui s’en souviennent parlent d’un garçon en retrait, silencieux, déjà ailleurs. Il regarde, il encaisse. Très tôt, quelque chose se ferme et s’approfondit en même temps.

 

Et puis il y a la maladie. La bilharziose, attrapée dans une eau immobile, commence son travail lent. Fièvres, douleurs, épuisement. Le corps devient une contrainte, presque une menace. Il apprend à vivre avec, comme on apprend à se taire.

 

Le Caire, plus tard, n’est pas une promesse. C’est une échappée. Il y arrive maigre, sans certitude, avec une voix encore incertaine. À l’Institut de musique arabe, il choisit le hautbois — un instrument discret, presque effacé. Déjà, il ne cherche pas la lumière.

 

Mais la ville déborde. Dans les années 1940, tout s’y mélange : la fumée, les orchestres, les ambitions. Et surtout, les géants. Oum Kalthoum domine, massive, intouchable. À ses côtés, Mohammed Abdel Wahab modernise, structure, impose. Abdel Halim, face à eux, n’a ni la puissance ni la maîtrise. Il a autre chose, de moins visible : une fêlure.

 

Ses débuts dérangent. En 1951, le public rejette cette voix qui ne s’impose pas, qui tremble, qui semble parfois céder. On ne comprend pas encore que c’est précisément là que quelque chose se joue. Là où d’autres projettent, lui retient. Là où d’autres brillent, lui se rapproche.

 

Les chansons arrivent, simples, directes — “Ahwak”, “Gana el-Hawa”. Puis d’autres, plus longues, plus orchestrées, comme “Qariat al-Fingan” ou “Zay el-Hawa”. Il ne change pas de registre, il creuse. Il installe une intimité presque dérangeante, comme si chanter revenait à confier plutôt qu’à démontrer. Ce n’est pas une révolution affichée. C’est un glissement. Et le public finit par suivre.

 

Puis l’histoire s’invite. En 1952, la révolution redessine l’Égypte. Gamal Abdel Nasser devient la figure centrale. Avec lui, une nouvelle manière de se raconter. Abdel Halim s’y glisse sans forcer. Il chante “Wallah Zaman Ya Selahy”, “Ehna el-Shaab”. Sa voix accompagne les foules, les discours, les espoirs encore neufs. Il ne porte pas un régime, il incarne un moment : celui où l’on croit encore que quelque chose est possible.

 

Le cinéma prolonge tout cela. Il apparaît à l’écran, fragile, amoureux, souvent empêché. Les films racontent ce qu’il est déjà : des élans contrariés, des réussites traversées de manque. Le public ne fait plus la différence entre l’homme et ses rôles. Tout se confond.

 

Puis il y a Souad Hosny. Une présence lumineuse, presque légère, à l’opposé de sa gravité. Leur histoire reste floue, comme suspendue. On parle d’amour, de mariage caché, de renoncement. Rien n’est vraiment établi. Mais ce flou lui ressemble. Chez lui, même les sentiments semblent retenus, inachevés.

 

Pendant ce temps, le corps cède lentement. Londres devient un passage régulier. Les hôpitaux, les transfusions, les tentatives. La maladie avance sans bruit. Lui continue. Sur scène, il tient parfois une heure sur une seule chanson. Il répète, il improvise, il s’accroche. Le public répond, presque religieusement. On ne vient plus écouter. On vient déposer quelque chose.

 

À la fin, tout est là. Les chansons, les films, l’empreinte. Une popularité qui traverse les frontières, les classes, les générations. Il devient une forme de lien, presque invisible, entre des mondes dispersés.

 

Sa mort, en 1977, ne surprend pas vraiment. Elle arrive comme une suite logique. Mais ce qui suit déborde. Au Caire, la foule se masse, immense, compacte. Des cris, des malaises, des gestes excessifs. Une douleur collective, difficile à contenir. On pense aux funérailles de Gamal Abdel Nasser quelques années plus tôt. Même ferveur, même vertige.

 

Ce qui reste, au fond, n’a rien de spectaculaire. Une trajectoire sans rupture apparente. L’orphelin n’a jamais cessé de l’être. Le malade non plus. L’amoureux empêché encore moins. Tout s’est simplement déplacé dans la voix.

 

Aujourd’hui encore, elle circule. Dans les taxis, les cafés, les mariages. Elle revient sans prévenir, surtout quand quelque chose vacille. Parce qu’elle ne promet rien. Elle ne rassure pas. Elle accompagne.

 

Une voix qui tremble, ça ne s’invente pas. Ça s’use, lentement. Et quand elle disparaît, elle laisse derrière elle un silence un peu plus dense que les autres.

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