Le Correspondant

De Méric à Deranque : Ruban bleu, rouge ruban

Poster de Quentin Deranque, tenu lors d’une manifestation, symbolisant la mémoire des victimes de la violence politique en France.

De la mort de Clément Méric en 2013 à celle de Quentin Deranque en 2026, deux drames, deux camps, une même mécanique de confrontation. Derrière l’émotion et les postures partisanes, une question demeure : comment des radicalités issues des marges continuent-elles de graviter aux portes du pouvoir sans que la frontière entre militantisme violent et légitimité institutionnelle ne se brouille ?

 

 

C’est une vieille rengaine française : on s’étrangle devant la “violence d’ultragauche”, on brandit le chiffon rouge à la moindre banderole antifasciste, et dans le même temps, on ferme les yeux lorsque la peur bleue s’installe en costume-cravate dans les couloirs de l’Assemblée nationale.

 

À gauche comme à droite, les passerelles existent et ne sont pas que théoriques : elles ont des noms, des CV, des contrats de collaborateurs parlementaires. Parfois même des cadavres au bout du chemin.

 

LFI: Antifas dans l’antichambre du Palais-Bourbon

Du côté de La France insoumise, l’affaire Quentin Deranque a réveillé l’indicible. Ce jeune militant identitaire est mort en février 2026 à Lyon, en marge d’une conférence pro-palestinienne à Sciences Po. Dans le viseur : d’anciens membres de La Jeune Garde antifasciste, dissoute en juin 2025 pour “agissements violents”.

 

La Jeune Garde, fondée en 2018 à Lyon par Raphaël Arnault, aujourd’hui député LFI du Vaucluse, s’était spécialisée dans l’action directe contre l’extrême droite. Rixes à Strasbourg en 2023, affrontements à Paris en 2024, condamnations pour violences en réunion : le palmarès est public et documenté.

 

Arnault lui-même a été condamné en 2024 pour des faits liés à ces affrontements. Fiché S, il est passé des cortèges tendus aux bancs feutrés de l’Assemblée. Son collaborateur parlementaire, Jacques-Élie Favrot, ancien cadre de La Jeune Garde, a été publiquement mis en cause dans l’agression mortelle de Deranque.

 

Critiqué, LFI se retrouve sur le banc des accusés. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, dénonce des “liens extrêmement forts” entre LFI et l’ultragauche. À juste titre, les plateaux télé en font une affaire d’État. Les appels à la dissolution du parti se multiplient. Mais un détail persiste… et quel détail !

 

Némésis: féminisme identitaire et stratégie de confrontation

Dans la rixe de Lyon, l’adversaire n’était pas un inconnu. Quentin Deranque militait au sein de Némésis, collectif créé en 2019 qui se revendique “féministe identitaire”. Son logiciel : défendre les femmes, mais exclusivement françaises ou européennes, et dénoncer l’immigration comme matrice de toutes les violences sexistes.

 

Sur le terrain, le collectif a frappé fort et visuellement : intrusions dans des cortèges du 8 mars avec banderoles accusant “l’immigration” d’être responsable des viols, collages nocturnes ciblant des centres d’accueil pour migrants, actions devant des tribunaux lors d’affaires impliquant des étrangers. Une “confrontation visuelle” pour forcer l’attention médiatique.

 

Pour autant, cela ne justifie rien : surtout pas la mort de Deranque, ni le lynchage public qu’il a subi. Ses assaillants doivent être condamnés, sévèrement. Mais son profil éclaire le contexte : pas une altercation post-cuite du samedi soir, mais la collision de deux radicalités qui finissent par se rencontrer.

 

Plusieurs de ces happenings ont dégénéré en bousculades avec des collectifs féministes ou antifascistes à Paris, Lyon ou Bordeaux. Des militantes ont été brièvement interpellées lors d’actions non déclarées. Certaines figures ont fréquenté des structures dissoutes comme Génération identitaire, d’autres ont été vues aux côtés de militants d’ultradroite.

 

Ce climat de confrontation permanente plonge ses racines dans une décennie de violences politiques intermittentes, où groupuscules d’ultragauche et d’ultradroite se répondent à coups de poings et de barres de fer.

 

Méric, tué et enterré

Rappelez-vous : le 5 juin 2013, Clément Méric, 18 ans, étudiant à Sciences Po et militant antifasciste, meurt après une rixe avec des skinheads liés aux Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR) et à Troisième Voie.

 

Les auteurs, Esteban Morillo et Samuel Dufour, seront condamnés en appel en 2021 pour violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

 

Clément Méric est mort après une altercation avec des militants d'extrême droite.
Clément Méric est mort après une altercation avec des militants d’extrême droite.

Mais au-delà du procès, l’affaire révèle l’existence d’une scène d’ultradroite structurée, aguerrie, habituée aux affrontements de rue.

À sa tête : Serge Ayoub, alias “Batskin”, ancien skinhead des années 1980, habitué des rixes et des démonstrations de force, dirigeant des JNR. Violences en réunion, fréquentations néonazies, culte de la virilité… tout un folklore paramilitaire. Après la mort de Méric, l’État dissout les JNR et Troisième Voie.

 

A l’époque, le Front national condamne publiquement. Problème : en 2012, Ayoub avait appelé à voter pour Marine Le Pen, qu’il présentait comme la seule candidate “qui défend la France et les Français”. Des enquêtes de presse évoquent rencontres et dîners avec la dirigeante frontiste.

 

Juridiquement, rien n’établit de chaîne de commandement entre le FN et les skinheads. Politiquement, la proximité idéologique et les appels au vote laissent une trace dans l’histoire.

 

Ironie : aujourd’hui, c’est LFI qui pêche par ses accointances, tandis que le FN relooké, rebaptisé, passerait presque pour le temple de l’ordre. Alors que le parti de Marine Le Pen n’a jamais vraiment coupé le cordon avec les ultras de droite radicale.

 

RN : normalisation à géométrie variable

Sous la houlette de Jordan Bardella, les cas s’accumulent. Plusieurs députés multiplient les déclarations racialistes ou les sorties identitaires. 

 

Certains collaborateurs, issus de la galaxie néofasciste, sont recrutés, puis parfois remerciés quand la presse s’en mêle. On retrouve aussi des prestataires liés à d’anciens cadres du GUD qui gravitent encore autour des campagnes. La ligne officielle : pas de lien organique, des parcours individuels, des erreurs isolées.

 

Le cas le plus encombrant reste celui de Frédéric Chatillon, ancien leader du GUD, syndicat étudiant connu pour ses violences et ses affinités néofascistes. Condamné pour antisémitisme et incitation à la haine raciale, il a longtemps été impliqué dans les campagnes du RN via sa société Riwal. Officiellement, les liens sont distendus. Officieusement, plusieurs enquêtes de presse ont montré son rôle en coulisses lors des campagnes de 2022 et 2024.

 

Les réseaux en coulisses

D’autres signaux illustrent cette porosité : Jérôme Buisson, député RN de l’Ain, multiplie les saillies sur les réseaux sociaux, défendant le “blackface” et prophétisant un “grand face-à-face” entre “racaille d’origine allogène” et Français. Florence Joubert, en Dordogne, réhabilite le concept de “race”.

 

Joëlle Mélin, dans les Bouches-du-Rhône, accuse les migrants d’importer des maladies. Romain Baubry, député RN des Bouches-du-Rhône, embauche Clémentine Le Saint, militante de Némésis et proche du groupuscule Tenesoun. Paul-Alexandre Martin, patron de l’agence e-Politic et prestataire du RN, fréquente des figures de l’ultradroite condamnées à plusieurs reprises. Officiellement, ce ne sont que des trajectoires individuelles.

 

Philippe Schreck : casting serré dans le Var

Et que dire de Philippe Schreck, député du Var, figure montante du Rassemblement national, champion toutes catégories des discours sécuritaires et des réseaux identitaires locaux ? Ses recrutements parlementaires donnent un joli aperçu de la porosité entre sphère institutionnelle et marges radicalisées.

 

En 2023, Schreck embauche Maylis de Cibon, militante de La Cocarde étudiante et proche du groupe Luminis. Selon la presse (locale et nationale), elle a été aperçue lors d’une manifestation controversée à Paris, en mai 2025, où nationalistes et identitaires se sont retrouvés pour quelques échauffourées, immortalisées par des vidéos virales.

 

Dans le Var, son passage dans un lycée privé a également fait jaser : interventions jugées maladroites et polémiques sur les réseaux sociaux. Aucune condamnation, rien de légalement répréhensible, mais suffisamment pour qu’elle devienne « personnage clivant ».

 

Après son départ du cabinet de Schreck, elle a trouvé refuge auprès d’autres députés RN moins exposés, confirmant que certains profils peuvent circuler librement dans les couloirs du pouvoir.

 

Septembre 2024, Schreck récidive. Avec Rafael Ferron, présenté comme chef du groupuscule Tenesoun, il franchit une ligne rarement observée : contrat parlementaire RN, sans se soucier de ses affinités idéologiques avec des courants traditionalistes radicalisés et même avec des figures historiques controversées comme Léon Degrelle, déclenchant l’ire des médias.

 

Sous la pression, le contrat est rompu quelques semaines plus tard. Message implicite : au RN, on peut flirter avec la ligne rouge, mais mieux vaut reculer quand le projecteur est braqué.

 

Fabien Sémat, eurosceptique et sans complexe

Enfin, Schreck engage Fabien Sémat, ancien directeur de campagne d’un leader souverainiste et fondateur du mouvement europhobe Génération A. L’homme maîtrise stratégie numérique et communication, mais ses opinions eurosceptiques et ses liens avec des cercles radicaux interrogent .

 

Comment des profils si ancrés dans les marges idéologiques circulent-ils sans aucun filtre dans un cabinet parlementaire ?

 

La morale ? On a dit qu’on ne sait pas. À la fin, que retenir ? Le parti n’a sanctionné personne. Schreck continue sa tambouille parlementaire. Après avoir navigué entre rumeurs et petites polémiques, il s’apprête à briguer les municipales de 2026 à Draguignan, fort de ses soutiens locaux et d’un carnet d’adresses un peu… coloré.

 

Deux extrêmes, un même angle mort

Au final, le tableau est moins confortable que les postures publiques. LFI se drape dans l’antifascisme sans toujours clarifier ses liens avec des militants violents issus de groupes dissous. Le RN proclame sa respectabilité tout en intégrant, par touches successives, des profils issus de la galaxie identitaire et néofasciste. La peur rouge est scrutée, disséquée, exhibée.

 

La peur bleue avance plus discrètement, diluée dans les recrutements parlementaires et les réseaux militants recyclés. Dans les deux cas, les institutions servent de sas de décontamination politique.

 

Reste une question simple, rarement posée frontalement : à force de tolérer ces liaisons dangereuses, combien de temps encore la frontière tiendra-t-elle entre radicalité militante et légitimité institutionnelle ?

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