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L’hôpital en réanimation

Après dix longues années de guerre ethnique et confessionnelle, c’est le Covid-19 qui s’acharne contre la Serbie. Avec des hôpitaux non rénovés depuis l’ère communiste, et un système politique englouti par la corruption, le pays a opté pour la totale : état d’urgence, couvre-feu et lâchage de l’armée dans les rues.

Quand le covid-19 avait commencé à convulser l’Italie, le gouvernement serbe n’y voyait qu’un petit nuage de printemps. Les premières déclarations de Aleksandar Vucic, le Président du pays, ressemble à s’y méprendre à celles de sonhomologue brésilien, Jair Bolsonaro. « Pas de place à la pan

ique… C’est un virus sans grande virulence » disait-il, ex professo, le 26 février dernier, depuis son palais de Belgrade. Lui tenait sa science infuse des ratiocinations de Branimir Nestorovic, chef du département d’allergologie et de pneumologie à « Tirsova », une clinique universitaire pour enfants de la capitale serbe. « Je ne peux pas croire que le peuple, qui a survécu aux sanctions, aux bombardements et aux harcèlements, ait peur du virus le plus drôle de l’histoire humaine », a déclaré, ce puissant membre de la cellule de crise pour la lutte contre le virus. Avant d’ajouter : « il ne faut pas croire aux informations non vérifiées, l’épidémie en Chine est proche de la fin. Le premier cas a été signalé le 7 décembre, mais on sait déjà que la viralité baisse. ».

Voilà qui réchauffe les cœurs des femmes serbes qu’il a invitées, à l’occasion, à rafraîchir leur garde-robe. « Ce virus s’est montré faible pour les femmes, car les œstrogènes les protègent. Elles développent des formes très légères de la maladie et ne meurent pratiquement pas. Vous êtes, donc, libres d’aller en Italie, car il y aura de grandes remises, puisque personne ne s’y rend en ce moment ». Bien sûr…  Le Président et son mentor ont été rappelés à l’ordre par la terrible réalité de l’épidémie. Quelques jours plus tard, ils ont changé de disque : sous la pression de l’opinion publique, Aleksandar Vucic a revêtu son costume de Président et a décidé, comme un beau diable, de bastonner le coronavirus: report des élections législatives du 26 avril, Etat d’urgence, couvre-feu, confinement pour les plus de 65 ans. Il a même fait appel à l’armée, pour surveiller les lieux publics, les hôpitaux ou les centres d’accueil pour migrants.

 

Un système de santé d’un autre âge

Survivante de la guerre – ethnique et confessionnelle – qu’elle a déclenché dans les années 90, la Serbie est désormais rattrapée par le coronavirus. Le nombre de victime, selon les chiffres officiels, dépasse les 2000 malades. Et une centaine de morts. Va-t-elle faire face au pic épidémique, attendu dans les semaines à venir, d’après les prévisions de l’épidémiologiste, Predrag Kon ? La bataille sera rude. Ou déjà perdue ? Ce pays de 8 millions d’habitants fait partie des plus pauvres d’Europe. Relique de l’époque communiste, le Serbie est au bout du rouleau. Pauvreté et corruption se mélangent allègrement. Même pour « passer un scanner, il faut connaitre le directeur de l’hôpital », ironise avec gravité un journaliste serbe joint au téléphone. Depuis la fermeture des frontières, ajoute-il, la situation s’aggrave : « les citoyens aisés, habitués à se soigner dans d’autres pays d’Europe, usent de méthodes de corruption pour être pris en charge ». Au détriment des plus pauvres, évidemment…

Mais, en ce moment, les serbes ont les yeux rivés sur la fragilité de leur système de santé, qui ne peut faire face, efficacement, au covid-19. De fait, d’après notre journaliste, « les gens sont inquiets, ils subissent, au quotidien, les désagréments d’un système laissé à l’abandon ». Pourtant, Belgrade veut faire bonne figure. Le site du Ministère de la Santé vante les mérites de quatre hôpitaux de garde (deux à Belgrade, un à Nis, dans le sud du pays et un dernier, dans le nord, dans la localité de Novi Sad), pour les malades atteints du covid-19. D’après le Ministre de la Santé, Zlatibor Loncar, les opérations non urgentes sont reportées, pour permettre à ces structures d’accueillir les malades. Quant aux tests du dépistage, il y en a pour tout le monde. Et « d’autres verront le jour prochainement ».

La réalité est plus prosaïque : ces centres hospitaliers sont concentrés dans les grandes villes. Les cas suspects sont orientés vers les halls de la foire de Belgrade, transformées en salles de soins. Dans tout le pays, il y a une seule clinique, spécialisée dans les maladies infectieuses et tropicales. Elle se trouve à Belgrade. Mais quelle fasse la fierté du régime, cela ne change rien à sa terrible réalité. « Elle est dans un état lamentable », dénonce le journaliste, Stefan Petrovic, de l’hebdomadaire NIN. Lui même y avait séjourné, après avoir manifesté des symptômes qui ressemblent à ceux du Covid-19. Son témoignage est accablant : « les toilettes étaient dans un état déplorable, écrit-il dans son journal. Il n’y avait ni eau ni savon. Et le pire, c’est que le personnel n’avait pas d’équipement de protection. Même les masques n’étaient pas conformes ». Même spectacle ailleurs. Dans la région de Vojvodina, dans le nord du pays, la situation est pire. Dans un témoignage pour le site d’infos Nova.rs, des soignants d’une clinique de cette localité rurale ont dénoncé le manque terrible de moyens. Dès le lendemain, la journaliste à l’origine de l’article a été arrêtée. Son crime ?  Avoir « propagé la panique et le mensonge » et n’avoir référé « à la cellule de crise de l’Etat  » pour diffuser ses information.

Milosevic n’aurait pas fait mieux !

 

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