Le Correspondant

Topologie du bonheur ou journal d’un mirage

L'Apologie du Bonheur est le premier livre de EL Ayachi Hadek ( Editions Eyrolles : vous pouvez le commander en ligne : Fnac, librairies...)

 Le Dracénois, El Ayachi Hadek, était parti pour écrire un guide technique de la joie, presque une formule scientifique du bonheur. Mais à force de disséquer sa propre existence, de traquer les traumatismes de son enfance dans le Maghreb des années 1980 et de pousser ses expériences d’adulte jusqu’à leurs limites, il aboutit à tout autre chose : un journal intime psychologiquement brut, un miroir imparfait où le bonheur se dérobe à chaque page.

 

Il arrive parfois qu’un livre dise autre chose que ce qu’il croit dire. C’est exactement ce qui se produit avec La Topologie du bonheur (Éditions Vérone), le dernier ouvrage d’El Ayachi Hadek. Sur la couverture — et dans l’intention affichée — il s’agit d’un guide. Une promesse presque technique : expliquer comment trouver le bonheur. Une formule qui sent bon les rayons de développement personnel, entre méditation, discipline mentale et recettes de vie.

 

Mais à la lecture, une autre histoire se dessine. Plus rugueuse, plus troublante, presque involontaire. Car Hadek n’a pas écrit un manuel : le lecteur découvre plutôt le journal d’un homme poursuivant un mirage.

 

Toute la tension psychologique du livre tient dans cette contradiction : l’auteur affirme tenir une solution… mais tout son récit raconte l’impossibilité de la trouver. Hadek le formule lui-même dans une phrase qui pourrait résumer l’ensemble : « Je suis informaticien, je n’ai que des solutions aux problèmes. ».

 

Le problème est que la psyché humaine n’est pas un logiciel.

 

Et c’est précisément ce que le livre finit par révéler. Car ce que raconte Hadek est brut, parfois violent : une autobiographie à vif, nerveuse, par moments chaotique. Et cette expérience commence dans un décor rarement exploré par les livres de développement personnel : le Maghreb des années 1980.

 

Un Maghreb encore marqué par une société fortement hiérarchisée, où les violences familiales restent souvent enfermées dans le silence, où la parole sur les traumatismes est quasi inexistante, et où la psychologie moderne n’a pas encore pénétré les foyers. Dans ces quartiers populaires, on apprend très tôt à encaisser plutôt qu’à analyser, et les blessures psychiques ne trouvent guère d’espace pour être nommées.

 

Hadek raconte ce monde sans détour.

 

Les violences subies.

Les agressions d’autres garçons du quartier.
Les moqueries incessantes.

Une maman qui le mord.

 

Et surtout ce qu’il appelle le trauma primitif, celui qui traverse tout le livre comme un fil sombre : l’événement initial autour duquel s’organise toute une vie psychique.

 

Dans la plupart des ouvrages de développement personnel, l’enfance blessée sert de préambule dramaturgique : quelques pages pour planter le décor avant l’inévitable chapitre de la résilience triomphante. L’histoire commence mal, mais finit bien.

 

Sur le papier, Hadek semble suivre cette structure. Le départ. La reconstruction. Sauf que chez lui, rien ne se referme vraiment.

 

Il quitte le Maghreb, mais le passé traverse la Méditerranée avec lui. Son mal change de continent, mais pas de place dans sa psyché. Il revient par fissures successives, rôde, s’infiltre dans la vie adulte.

 

Une rupture sentimentale devient un effondrement.

Un désaccord avec un ami prend la dimension d’un abandon.
Une contrariété se transforme en colère noire.

 

Hadek appelle cela « l’enfant adulte ».

 

Et c’est peut-être l’expression la plus juste du livre. L’ouvrage raconte précisément cette cohabitation étrange : un homme adulte, fonctionnel, efficace… et un enfant intérieur resté coincé dans une nuit ancienne.

 

Chez Hadek, le fantôme ne disparaît pas. Il habite la maison.

 

El Ayachi Hadek, auteur de La Toologie du bonheur (Editions Vérone, 2026). Disponible sur commande à la Fnac, chez Eyrolles, Cultura… Prix : 23,50 €
El Ayachi Hadek, auteur de La Tpologie du bonheur (Editions Vérone, 2026). Disponible sur commande à la Fnac, chez Eyrolles, Cultura… Prix : 23,50 €

 

Pour lutter contre lui, l’auteur adopte une stratégie presque frénétique : faire, réussir, accélérer. Ceinture noire de taekwondo obtenue en trois ans. Mariage six mois après une rencontre. Une fille rapidement. Travail intense. Ingénieur expert. 3 certifications internationales.. Entrepreneuriat. Installation en France il y a quelques années. Une grande maison achetée.

 

Parallèlement, Hadek entame une longue traversée thérapeutique : psychologues, psychiatres, psychanalystes. Sept au total. Sept tentatives pour comprendre ce qui se joue derrière ses réactions disproportionnées, ses colères et ses angoisses.

 

Mais ce que montre le livre, c’est que cette accumulation d’actions ressemble parfois à une tentative de distancer le symptôme. Comme si l’activité pouvait semer les fantômes.

C’est là qu’apparaît la seconde dimension fascinante du livre : il arrête avec les divans, il commence une auto-analyse bricolée.

 

On y croise des fragments de psychologie cognitive, des notions de traumatologie psychique, quelques concepts psychanalytiques, des réflexions sur les schémas mentaux, la culpabilité ou la mémoire traumatique. Autant d’outils piochés dans un atelier sans véritable mode d’emploi.

 

Ces références surgissent au fil du récit et produisent des effets singuliers : une remarque brutale devient l’indice d’une « perversion narcissique », un problème d’inattention fait planer le spectre d’un trouble autistique. Les concepts cessent parfois d’être des hypothèses pour devenir des certitudes immédiates. L’intuition glisse vers le diagnostic. Une conviction s’installe, parfois rigide.

 

Le livre montre aussi les effets de cette investigation permanente menée sur sa propre psyché. À force de fouiller, d’analyser, de vouloir presque « hacker » son bonheur, Hadek finit parfois par raviver ce qu’il cherche à apaiser. Son regard intérieur agit comme un projecteur trop puissant braqué sur une blessure ancienne : loin de la laisser se refermer, il en ravive la cicatrice.

 

Peu à peu semble alors s’installer ce que Sigmund Freud appelait une compulsion de répétition. Le traumatisme, au lieu de se déposer dans la mémoire comme un simple souvenir, se réactive presque mécaniquement à chaque introspection. L’effort pour comprendre devient ainsi, malgré lui, le théâtre discret d’une répétition du traumatisme — comme une plaie que l’on gratte sans cesse.

 

C’est peut-être là le paradoxe du livre : la solution qu’il croit avoir trouvée finit parfois par devenir elle-même un symptôme. Cette « jouissance », au sens deJacques Lacan, donne au texte sa tonalité singulière : l’auteur poursuit la guérison tout en alimentant, par moments, le mécanisme même qui le fait souffrir.

 

En fait, on lit ce texte comme on observe quelqu’un avancer dans le noir avec ses fantômes — maladroit et lucide à la fois, brisé mais courageux. Le récit d’un homme qui se cogne à ses propres solutions.

 

C’est cela, la topologie du bonheur : un livre torturé, réfléchi, parfois maladroit, souvent juste, et profondément humain. On y trouve de l’humour, un style narratif clair, mais on comprend vite que ce n’est pas tant le message qu’il prétend développer qui importe, mais ce qu’il laisse apparaître : ce qu’il ne dit pas, ce qu’il n’arrive pas à dire, ce qu’il croit avoir vaincu mais qui continue de peser.

 

On ne sait pas très bien si l’auteur est dépassé par son propre récit ou s’il a, au contraire, discrètement saboté la promesse initiale. Annoncer une « topologie » technique du bonheur — avec l’enfant intérieur, le réservoir émotionnel, la dualité cœur-esprit — et consacrer 300 pages à cartographier son propre abîme relève presque de l’expérience.

 

Comme si Hadek avait voulu tester une hypothèse : appliquer une logique d’ingénieur à la vie intérieure… et observer ce qui résiste.

Chercher à s’en sortir. Documenter pourquoi cela ne fonctionne pas tout à fait. Et en tirer, peut-être, une forme de sagesse modeste. En sommes, une thérapie.

 

Les dernières pages apportent d’ailleurs un renversement inattendu. El Ayachi Hadek propose bien un manuel — mais pas celui annoncé au départ. Non pas un guide pour atteindre le bonheur, mais un mode d’emploi pour réduire le malheur. Un modus vivendi avec ses démons. Holistique, singulier, et, au fond, indispensable.

 

Après tout, dans un monde où les fantômes ne disparaissent jamais complètement, apprendre simplement à vivre avec eux relève déjà d’une forme de sagesse.

 

Et peut-être même — qui sait — de ce que l’on appelle, faute de mieux, le bonheur.

 

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