Dimanche 15 mars 2026, au premier tour des municipales, Philippe Schreck (liste « Draguignan autrement », soutenue par le Rassemblement national) a créé la surprise en arrivant en tête avec 44,70 % des voix (6 767 suffrages), devant le maire sortant Richard Strambio (« Draguignan au cœur », divers droite), crédité de 40,03 % (6 060 voix). Les listes de Christophe Terras (union gauche, 8,40 %) et François Gibaud (DVD, 6,87 %) sont éliminées. La participation, respectable, a atteint 57,19 %. Le second tour, dimanche 22 mars, s’annonce serré, et pour une fois, Draguignan semble regarder Paris avec un peu d’inquiétude.
Car ce duel dépasse largement les sempiternels débats sur la voirie, la propreté ou l’éclairage. Il interroge l’identité même de la ville : Draguignan choisira-t-elle de prolonger une tradition prudente et consensuelle, ou de devenir le nouveau poster-boy local d’une dynamique nationale du RN ? Pour les habitants, l’élection sent moins la gestion municipale que le parfum piquant des batailles idéologiques importées de l’extérieur.
Historiquement, le Rassemblement national et ses prédécesseurs n’ont jamais franchi la ligne municipale ici : ni majorité, ni tête de liste victorieuse. En 2020, Philippe Schreck n’avait obtenu que 12,6 % au premier tour, loin derrière Richard Strambio, réélu dès le premier tour avec 53,54 %. Avant cela, les maires successifs – Max Piselli (centre-droit, UDF puis UMP, 1986-1995 puis 2001-2014), Christian Martin (gauche modérée, 1995-2001), et Richard Strambio (divers droite depuis 2014) – incarnaient une même ligne : gaulliste au sens large, républicaine, sage, une vitrine tranquille de la ville. Une ligne qui a fait de Draguignan un modèle de prudence et de modération… et un terrain plutôt hermétique aux coups de théâtre politiques.
Ce vote local se voulait d’abord protecteur : préserver l’âme provençale de la cité, sa convivialité, son leadership autour du Dragon, sans naïveté ni suivisme. Pas de greffe idéologique extérieure, pas d’importation des clivages nationaux. Une gestion ancrée, apaisée, tournée vers l’unité plutôt que la fracture, que la ville s’efforce de cultiver depuis plus de 25 ans. Et pour l’instant, Draguignan reste fidèle à ce script. Mais la première marche vers l’inattendu vient de s’ébranler.
Philippe Schreck, député de la 8e circonscription depuis 2024, capitalise sur la vague nationale. Avocat, ancien bâtonnier, il promet un « changement radical ». Son bilan municipal reste pourtant symbolique : neuf séances sur quarante depuis 2020 et quelques affaires de gestion au barreau qui laissent perplexe. Ironie du sort : un critique de la continuité locale à moitié absent de la ville qu’il veut gouverner. Mais l’illusion de la rupture plaît, et le décor national colore désormais la campagne dracénoise.
Une victoire RN poserait la question de la traduction locale des programmes nationaux : égalité salariale, lutte contre les violences conjugales, politiques sociales. Des dossiers qui, à l’échelle d’une ville de 40 000 habitants, risquent de heurter la réalité budgétaire et intercommunale. Les expériences de Fréjus, Béziers ou Perpignan montrent que les promesses de rupture se heurtent souvent au concret, parfois sans gains visibles pour la sécurité ou l’attractivité, malgré la mise en scène d’actions martiales.
À Fréjus, dirigée depuis 2014 par David Rachline (RN), la sécurité s’enlise malgré un déploiement spectaculaire de policiers municipaux et de caméras, et des bilans fièrement affichés. Rodéos urbains, trafics de drogue, violences nocturnes : la réalité rattrape les promesses. Les habitants, entre lassitude et amusement, constatent que la rhétorique de l’ordre ne fait pas toujours le poids face à l’inertie du terrain. Draguignan pourrait-elle suivre ce scénario ? L’expérience suggère que les slogans de rupture ne se traduisent pas automatiquement en efficacité locale.
Richard Strambio, malgré douze ans de mandat et des critiques légitimes (retards de chantiers, cadre de vie perfectible), incarne la continuité. Son bilan reste imparfait mais stable, ancré dans le réel dracénois, loin des débats parisiens et des fantasmes d’un renouveau national importé. Pour les électeurs déçus par la majorité sortante, le choix est amer : punir une équipe usée au risque de rompre avec une tradition républicaine solide, ou préserver ce qui a fait la force de Draguignan : une gestion sage, locale, apaisée.
Reste la question de la cohérence : ceux qui ont voté pour Max Piselli, Christian Martin, ou Richard Strambio – un vote républicain, sage, vitrine de la ville – sont désormais confrontés à un dilemme. Rompre avec cette ligne centenaire ou importer les fractures nationales ? Draguignan peut-elle rester fière, unie, ou céder au goût de l’expérimentation politique ?
Dimanche 22 mars, le bulletin dira si la ville prolonge son ancrage républicain local, ou si elle inaugure une première percée historique du RN au niveau municipal. Entre prudence et audace, Draguignan choisira si elle veut être la ville qui se souvient de son Dragon… ou celle qui le regarde passer en trainant les pieds.
Le Correspondant maintient sa ligne : dans la continuité de la tradition dracénoise, le report sur Richard Strambio apparaît comme le choix le plus cohérent pour préserver l’unité et l’ancrage local. Dimanche 22 mars, pour une Draguignan apaisée, fière et fidèle à elle-même… ou pour un épisode politique qui fera parler, et sourire, pendant longtemps.






