À Draguignan, certains lendemains d’élection ont un goût de réveil difficile. Ce lundi, dans les rues du centre-ville, on croise François Gibaud. Le candidat malheureux du premier tour des municipales encaisse le coup. Moins de 7 % des voix. Plus qu’une douche froide : une punition publique.
« Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé. Nous avons travaillé, nous avons tracé un projet et voilà… », confie-t-il, la mine tirée. Les semaines de campagne semblent encore lui peser : réunions tardives, porte-à-porte, tracts distribués à la chaîne. Une campagne haletante pour un résultat famélique. Prévisible pour tout le monde, sauf pour lui.
Mais en politique, les lendemains de défaite ne sont jamais contemplatifs. Ils sont stratégiques. La question n’est plus de savoir pourquoi Gibaud a perdu. Elle est simple : où vont aller ses voix ? Et surtout : où va aller François Gibaud lui-même ?
Le dilemme est brutal : soutenir Richard Strambio, maire sortant dont il fut l’adjoint à l’économie, ou rejoindre Philippe Schreck, figure locale du Rassemblement national. Pendant la campagne, Gibaud était catégorique : « Je ne suis pas RN. Je ne le deviendrai jamais. » Sa colistière se montrait encore plus ferme : « Surtout pas le RN. Ce serait un suicide éthique et politique. »
Mais l’éthique en politique, c’est comme les promesses : ça n’engage que ceux qui y croient.
Interrogé ce matin sur ses consignes de vote au second tour, il répond : « Je n’ai pas le choix : ce sera le RN ou ma mort politique. » Donc Philippe Schreck, l’option la moins létale. Peu importe la cohérence.
Du côté de Richard Strambio, le téléphone est resté obstinément silencieux. « Il ne m’a rien proposé. Pas un appel, pas l’ombre d’une négociation. » Du côté de Philippe Schreck, les choses semblent déjà bien plus avancées. « Oui… il y a quelque chose qui est en train de se faire », concède Gibaud. L’homme ne s’étend pas, mais laisse filtrer l’essentiel : « S’il intègre quelques-uns de mes projets dans son programme, notamment sur le sport et l’économie, alors je dirai oui. »
La réalité est plus prosaïque. Gibaud n’a pas décidé de rallier le RN à la dernière minute. Ce rapprochement cache une relation ancienne : François Gibaud ne l’a jamais vraiment caché en privé, il était en contact avec Philippe Schreck depuis plusieurs mois. « Après mon départ de la mairie, je cherchais une équipe qui corresponde à mes ambitions. Je suis allé voir Schreck », a-t-il reconnu lors d’une conversation téléphonique avant le scrutin. Alors que lorsque cette information avait filtré dans Var-Matin au mois de février, Gibaud s’était empressé de la démentir publiquement. « Je ne suis pas RN. C’est un mensonge. ».
Le correspondant, pour en savoir davantage, avait fouiné dans les relations de Gibaud. C’est là qu’apparaît un intermédiaire bien connu des cercles politiques varois : un candidat sur la liste RN de Julie Lechanteux à Roquebrune-sur-Argens. On l’a vu avec Gibaud durant la campagne, puis côte à côte lors d’un match de handball en février, et encore ce lundi. On ne sait pas ce qu’ils se sont dit, mais dans une campagne municipale, ces détails comptent rarement pour rien.
Alors… que négocie François Gibaud avec Philippe Schreck ?
Nous lui avons demandé quel poste il voudrait prendre dans l’équipe du RN. Sa réponse est laconique : il a levé la main bien au-dessus de sa tête et répondu : « La première place. » Et ce n’est pas la première fois qu’il donne la même réponse. Lors de son meeting à la salle Sainte-Exupéry, on lui avait demandé s’il comptait reporter ses voix sur le maire sortant : « Non, sauf s’il veut lui laisser la place de maire après son élection.», tranche sa colistière.
Une hypothèse claire se dessine : François Gibaud vise un poste de maire, que ce soit via les urnes ou par une négociation politique. Philippe Schreck aurait lui aussi fait les mêmes calculs : pour conserver son poste de député, quoi de plus commode que de laisser aux Dracénois l’impression de bénéficier d’un maire issu de l’ancienne équipe municipale. C’est du donnant-donnant, gagnant-gagnant. L’un reste député à Paris – même s’il a promis de rester maire s’il est réélu. L’autre devient maire… avec 7 % des voix – même s’il a promis de ne jamais tomber dans les bras du RN.
Les promesses, on vous l’a dit, n’engagent que ceux qui y croient.
Reste une inconnue : un candidat peut appeler à voter pour quelqu’un, mais il ne peut pas obliger ses électeurs à le suivre. « Les voix ne lui appartiennent pas », rappelle Gregory Low, un adjoint de Strambio. Selon lui, une partie de ceux qui ont voté pour Gibaud l’ont fait précisément pour éviter une victoire du RN. « Ceux qui ont voté pour lui sont souvent ceux qui ne veulent pas salir la ville avec l’image du RN »
Et qui ne veulent pas de Strambio non plus… mais qui ont mis leurs bulletins, sans le savoir, sans le vouloir, dans l’urne du RN.
On aura tout vu en politique !






