Au moment où la gauche française sort fracturée des municipales et que l’échéance présidentielle de 2027 se rapproche, une partie de ses figures choisit de sortir du flou. Quarante-cinq personnalités – socialistes, écologistes, sociaux-démocrates, intellectuels et élus – lancent ce dimanche l’appel « Construire 2027 ». Leur diagnostic est sans détour : il faut refonder une gauche crédible, républicaine et majoritaire, en rupture assumée avec Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Est-ce viable ?
Alors que les droites s’assemblent comme des plaques tectoniques – du Rassemblement national aux Les Républicains, en passant par les rescapés macronistes en quête d’un « bloc central » – la gauche se fragmente avec une régularité presque clinique. L’expérience du Nouveau Front populaire, qui avait permis en juillet 2024 de contenir l’extrême droite et d’arracher une majorité relative, n’aura été qu’un interlude.
Une parenthèse, refermée sans ménagement au soir des municipales de 2026. À Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, les défaites ont laissé des traces. Ailleurs, quelques victoires ont sauvé les apparences. Mais le diagnostic est posé : la gauche, sans Jean-Luc Mélenchon et sans La France insoumise, ressemble à une armée sans colonne vertébrale. Une gauche qui parle encore, mais dont la voix porte de moins en moins.
Prenez le Parti socialiste. Il incarne une lente érosion. Depuis le tournant de la rigueur de 1983, la pente est continue. Elle s’est accélérée sous François Hollande, entre loi Travail et déchéance de nationalité, avant de toucher le fond avec Anne Hidalgo en 2022 (1,75 %). Avant elle, Benoît Hamon plafonnait déjà à 6,36 %. Sans alliance, le PS n’est plus qu’un appareil. Avec la NUPES, puis le Nouveau Front populaire, il a regagné des sièges – 59 députés en 2024 – mais pas un électorat. Ce n’est pas un retour : c’est un effet d’optique.
Raphaël Glucksmannincarne cette social-démocratie résiduelle : européenne, modérée, policée. Une gauche qui rassure les éditorialistes mais qui ne parle plus aux caissières, aux ouvriers, aux précaires. Ceux-là ont déserté depuis longtemps, direction l’abstention ou le vote RN. Le PS ne les a pas trahis en un jour : il les a lentement perdus, à force de compromis devenus convictions.
Les municipales de 2026 ont confirmé cette ambiguïté. Le PS conserve ses bastions – Paris, Marseille, Lille, Rennes – parfois sansLa France insoumise. Mais là où l’alliance a été conclue, elle a souvent coûté cher. À Brest ou Clermont-Ferrand, elle a servi de repoussoir. Résultat : une stratégie illisible. Ni union assumée, ni rupture claire.
À la tête du parti,Olivier Fauretente de tenir la ligne de crête. Réélu de justesse en 2025 face àNicolas Mayer-Rossignol, il plaide pour une synthèse « de Ruffin à Glucksmann ». Une formule élégante, mais qui masque mal les fractures. Car entreFrançois Ruffinet Glucksmann, il y a plus qu’un écart de style : il y a deux visions du monde.
Du côté duParti communiste français, la situation est plus simple – et plus brutale. Depuis trente ans, le PCF n’existe plus électoralement à l’échelle nationale.Robert Huefaisait encore 8,6 % en 1995. Depuis, c’est la descente : 3,37 % en 2002, 1,93 % pourMarie-George Buffeten 2007, 2,28 % pourFabien Rousselen 2022. Le parti survit grâce à ses élus locaux, à ses bastions municipaux, à une mémoire militante. Mais il n’incarne plus une force.
Son discours « social-patriote » tente de reconquérir les classes populaires. En vain. Trop tard, peut-être. Ou trop isolé. Le PCF est devenu ce que furent certains partis radicaux : une pièce du puzzle, jamais le centre.
Quant à l’écologie politique, elle flotte.Europe Écologie Les Vertsréalise des scores honorables aux européennes, mais ne transforme pas l’essai. Sans alliance, elle plafonne. Avec, elle s’efface. Un paradoxe devenu structurel.
Alors, cette gauche sans Mélenchon ? Elle existe, bien sûr. Mais elle est minoritaire, sociologiquement étroite, politiquement hésitante. Elle parle aux centres-villes, aux diplômés, aux convaincus. Elle a perdu le lien avec ceux qui vivent le déclassement, la précarité, la colère.
Et c’est là que le paradoxe devient cruel. Car pendant que cette gauche « respectable » s’interroge sur ses alliances,Jean-Luc Mélenchonet LFI ont occupé le vide. Radicalité du discours, clarté idéologique, capacité à mobiliser la jeunesse : qu’on adhère ou non, ils ont redonné une forme d’énergie à un camp qui en manquait cruellement.
Sans eux, la gauche redevient gestionnaire. Avec eux, elle devient clivante. Entre les deux, elle hésite. Et à force d’hésiter, elle s’efface.
Faut-il l’enterrer ? Pas encore. Mais la réinventer, oui. Car la gauche n’a jamais été une simple addition d’appareils. Elle est née de ruptures, de conflits, de visions du monde assumées. Aujourd’hui, elle donne le sentiment de gérer sa propre disparition avec méthode.
À l’horizon 2027, la question n’est plus de savoir si elle peut gagner sans Mélenchon. Elle est plus brutale : peut-elle encore exister sans se transformer radicalement ?
Sinon, elle risque de rejoindre leParti communiste françaisdans le musée des forces politiques : encore visibles, parfois utiles… mais déjà rangées sur l’étagère de l’histoire.






