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Strasbourg : Le savoir en procès

Dans le tumulte du monde, il y a des colères qui claquent comme des banderoles et d’autres, plus discrètes, qui s’écrivent en tribune. Ce 12 avril, c’est dans les colonnes du Point qu’un collectif d’universitaires a choisi de dire son indignation contre ce qu’ils nomment : « Confusion délétère entre engagement et entrave, entre droit international et procès d’intention ». En ligne de mire : l’Association des universitaires pour le respect du droit international en Palestine (Aurdip), et son soutien aux actions militantes menées à l’Institut d’études politiques (IEP) de Strasbourg.

 

Dans une tribune feutrée mais ferme, des voix académiques, parmi lesquelles celles de Céline Masson, psychanalyste, Jean Szlamowicz, linguiste, Pierre-André Taguieff, historien des idées, ou encore Isabelle de Mecquenem, philosophe, rappellent ce que pourrait – ce que devrait – être un espace universitaire : un lieu d’échanges, pas un tribunal idéologique.

 

Tout est parti de la décision de l’IEP de maintenir un partenariat avec l’université israélienne Reichman, établie à Herzliya, que ses défenseurs décrivent comme un pôle d’excellence promouvant la diversité et l’inclusion – y compris d’étudiants palestiniens. Ce partenariat, que d’aucuns souhaitaient voir interrompu au nom du droit international et des accusations pesant sur l’État d’Israël, a enflé jusqu’à provoquer une traque publique du directeur de l’IEP, Jean-Philippe Heurtin, suivi par une centaine d’étudiants dans les rues de Strasbourg, accusé de « complicité de génocide ».

 

Une scène ubuesque pour les signataires de la tribune, qui dénoncent une dérive : « Le militantisme propalestinien tel qu’il s’incarne dans certaines universités n’est plus un cri pour la paix, mais une mise en cause de l’autre dans ce qu’il est, dans ce qu’il pense, dans ce qu’il enseigne », écrit l’un d’eux. La référence à la Cour internationale de justice – souvent citée par l’Aurdip pour légitimer ses positions – est ici remise en perspective : « La CIJ n’a pas qualifié de génocide les actions d’Israël. Elle a évoqué un risque, ce qui, en droit, n’est pas un jugement mais une précaution. »

 

Plus troublante encore est, selon ces universitaires, l’iconographie utilisée dans les mobilisations : ces fameuses « mains rouges » censées représenter le sang des Palestiniens, mais qui, rappellent-ils, renvoient aussi à une photo sordide de Ramallah en 2000, où un Palestinien exhibait ses mains ensanglantées après le lynchage de deux soldats israéliens. « Sait-on encore ce que l’on brandit ? », interrogent-ils.

 

Sous les slogans, une question plus fondamentale surgit : celle de l’autorité intellectuelle. « Le savoir n’est pas une pancarte, c’est un processus. Et l’université ne peut survivre si elle devient l’espace d’une vérité unique imposée par la pression », écrivent encore les signataires, parmi lesquels on retrouve également Florence Bergeaud-Blackler (anthropologue, CNRS), Claude Habib (Sorbonne Nouvelle), Gérard Bensussan (philosophe, Strasbourg), ou encore Vincent Tournier (sciences politiques, IEP de Grenoble).

 

Dans cet appel, il ne s’agit pas d’absoudre un État, ni d’éteindre un débat, mais de refuser ce que les auteurs nomment un « despotisme vertueux », où la bonne conscience tient lieu de pensée. À ce titre, leur soutien à Reichman n’est pas seulement académique : il est symbolique. En novembre prochain, plusieurs d’entre eux se rendront à Herzliya pour co-organiser un colloque sur l’antisémitisme en Europe. Façon de rappeler qu’un partenariat n’est pas un adoubement, mais un lien. Et que, dans la cacophonie actuelle, dialoguer n’est pas trahir.

 

À l’heure où les slogans bruissent plus fort que les cours magistraux, cette tribune sonne comme un rappel discret à l’ordre du savoir.

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