Dimanche soir, sur les plateaux télé, on se serait presque cru en mai 1981. Il ne manquait que le fantôme de Mitterrand, la rose au poing et Changer la vie diffusé en fond sonore. Raphaël Glucksmann venait de remporter la primaire de la gauche social-démocrate. Les éditorialistes s’étranglaient d’émotion, les synthés s’affolaient : la gauche tenait enfin son nouveau messie ! À entendre la fanfare médiatique, une page d’Histoire venait de se tourner.
Restait un détail. Un tout petit détail, de ceux qui fâchent dans les états-majors : combien de Français s’étaient déplacés pour ce séisme historique ?
Victoire de kermesse
79 613 voix pour le vainqueur. Et environ 120 000 votants au total pour départager cinq candidats. Voilà donc le grand rendez-vous démocratique du week-end ! En 1981, Tonton avait été porté à l’Élysée au suffrage universel par des millions de citoyens. En 2026, Glucksmann rafle un scrutin d’arrière-boutique boudé par 99,8 % du pays. Une paille. Mais l’emballement cathodique ne s’embarrasse pas de ces vétilles : une victoire de kermesse interne se retrouve aussitôt promue raz-de-marée national.
Toute la gauche en embuscade ? Doucement sur le champagne. Mélenchon n’a pas mis un pied dans le bureau de vote, les Écologistes regardent ailleurs, et les abstentionnistes n’ont pas subitement délégué leur voix au vainqueur par l’opération du Saint-Esprit.
Le plus savoureux reste pourtant le score : 66 % des suffrages exprimés. Un plébiscite ! Sauf qu’un pourcentage a cette faculté merveilleuse de donner le vertige quand on oublie de compter les têtes. Deux électeurs sur trois, c’est impressionnant. Deux électeurs sur trois dans un club de 120 000 sympathisants, c’est une réunion de copropriété.
Le PS, toute une nécropole
Autre grand gagnant du scrutin : le Parti socialiste. Ou plutôt ce qu’il en reste. La « vieille maison » vient de régler ses comptes internes en désignant un candidat qui n’est même pas chez elle, renvoyant son premier secrétaire, Olivier Faure, au rang de figuration à 14,46 %. Quant à Ségolène Royal, elle ferme la marche avec un modeste 7,62 %. Le PS, qu’on croyait en convalescence, ressemble désormais à un cadavre dont on aurait oublié de prononcer l’oraison funèbre : incapable d’élever un champion dans son propre jardin, il va débaucher chez le voisin en espérant que la photo de famille fera oublier les chaises vides.
Glucksmann hérite donc d’un bien drôle de royaume. Chargé de rassembler une social-démocratie façon puzzle, le voilà flanqué d’un cordon sanitaire rigide : pas question pour lui de tendre la main à la France insoumise de Mélenchon (créditée de 18 % dans les sondages). Pour exister, le nouveau patron doit chasser ailleurs. Un peu chez les écologistes, un peu chez les déçus du macronisme, et pourquoi pas chez les orphelins de la droite modérée ? Problème : dans ce créneau-là, le parking est déjà saturé. Entre Gabriel Attal, Édouard Philippe et les héritiers du chiraquisme, tout le monde se pousse du coude pour garer son ego.
Voilà pourtant les commentateurs repartis pour un tour, nous vendant le grand récit de la renaissance rose. La gauche serait de retour, la social-démocratie retrouverait son souffle… On attend la bande-annonce dans les salles : Glucksmann, le retour.
En politique comme au rayon jouets, il arrive que l’emballage soit dix fois plus grand que le cadeau. Et que le froissement du papier adhésif passe pour une ovation nationale.





