À Mont-de-Marsan, une association étudiante bouscule les codes de l’aide alimentaire en misant sur le circuit court et le lien humain. Une initiative modeste en volume, mais puissante dans ce qu’elle révèle : les angles morts d’un système à bout de souffle — et la possibilité d’un autre modèle, plus digne, plus local, plus politique.
Dans les Landes, entre les étals du marché et les rues discrètes de Mont-de-Marsan, une poignée d’étudiants a pris le problème à rebours. Là où l’aide alimentaire s’est peu à peu industrialisée — flux logistiques, palettes de conserves, chaînes d’approvisionnement standardisées — eux ont choisi de remonter à la source. Littéralement. Le paysan local comme premier maillon, et non comme variable d’ajustement. Une idée simple, presque naïve. Et pourtant, profondément subversive.
Chaque samedi, à l’heure où la ville ralentit, ils arpentent le centre avec leurs sacs de toile. À l’intérieur : des soupes préparées la veille, des sandwichs garnis de légumes achetés au marché, des fruits cueillis chez un producteur voisin. Rien d’extraordinaire, en apparence. Mais tout est là : du frais, du proche, du fait main. Depuis l’été 2022, leur association, Territoire Solidaire, a distribué plus de 1 500 repas. À l’échelle nationale, c’est presque rien. À l’échelle d’un modèle, c’est déjà beaucoup. Car derrière cette modeste cadence se dessine une critique en creux : celle d’un système d’aide alimentaire qui, à force de gérer l’urgence, a fini par oublier la qualité — et parfois, la dignité.
Une précarité alimentaire massive et silencieuse
Car la faim, aujourd’hui, ne se laisse plus enfermer dans des catégories simples. Elle déborde. Selon le baromètre Ipsos–Secours populaire de 2024, un Français sur trois saute des repas, parfois régulièrement. L’Observatoire des vulnérabilités alimentaires évoque 27 millions de personnes concernées, soit plus d’un tiers de la population. Dans ce chiffre massif, on ne trouve pas seulement des silhouettes invisibles : on y croise des étudiants, des retraités, des travailleurs précaires, des familles monoparentales. La précarité alimentaire est devenue transversale, diffuse, presque banale — et c’est peut-être là son danger le plus insidieux.
ENCADRE
La faim en chiffre :
32% des Français en situation d’insécurité alimentaire en 2024 (Observatoire des Vulnérabilités Alimentaires, Fondation Nestlé France).10M de personnes ayant eu recours à l’aide alimentaire en 2023 — un chiffre en constante progression.
58% des 18-24 ans touchés par l’insécurité alimentaire — les jeunes, première ligne de la crise.
Et pourtant : 1 personne sur 2 en situation de précarité alimentaire ne sollicite aucune aide, par honte ou méconnaissance des dispositifs.
Une initiative née d’un vide local
C’est précisément dans cet interstice que s’inscrit Territoire Solidaire. Dans ces villes moyennes — Mont-de-Marsan, Pau — où les dispositifs nationaux peinent à s’ajuster, où l’action publique laisse parfois des angles morts, des initiatives légères surgissent. Antoine Darrieutort, étudiant en histoire, parle d’un « déclic ». Celui de voir, en rentrant le week-end, des visages familiers de la rue, installés dans une précarité devenue paysage. Alors il agit. Mais il ne se contente pas de reproduire un modèle existant. Il bifurque.
Relier deux fragilités : précaires et paysans
L’intuition est double : retisser du lien, et relier deux fragilités que tout semble opposer. D’un côté, des personnes qui peinent à se nourrir dignement. De l’autre, des petits producteurs pris en étau entre coûts de production et pression de la grande distribution. Entre les deux, une chaîne à reconstruire. Le circuit court devient alors plus qu’un mode d’approvisionnement : un geste politique.
Chaque repas distribué est aussi un acte d’achat. Une manière de soutenir un maraîcher local, de maintenir une agriculture de proximité, de refuser — à petite échelle — la logique d’un système agroalimentaire fondé sur le volume et la compression des coûts. Le ministère de l’Agriculture rappelle que seuls 23 % des agriculteurs français vendent en circuit court. Un chiffre qui dit à la fois l’essor du modèle et sa fragilité persistante.
Cette articulation entre aide alimentaire et agriculture locale n’est pas totalement inédite. Le programme Uniterres, porté par le réseau ANDES, explore depuis plusieurs années cette voie. Les recherches menées, notamment par l’INRA, montrent des effets concrets : meilleure qualité nutritionnelle, réduction du gaspillage, valorisation du travail agricole, et même une forme de fierté retrouvée chez les bénéficiaires. Car manger frais, ce n’est pas seulement absorber des calories. C’est retrouver un choix, un goût, une forme de normalité. Bref, une dignité.
La maraude, au-delà du repas : recréer du lien
Sur le terrain, cela se vérifie immédiatement. « On ne fait pas que donner à manger », résume Antoine Darrieutort. La maraude devient un espace de rencontre. On discute, on s’attarde, on reconnaît les visages. Kévin, à la rue depuis un an, le dit sans détour : « Ça se voit que c’est frais. » Derrière cette remarque simple, il y a tout : la reconnaissance d’un effort, d’une attention, d’un respect. Comme le rappelle la chercheuse Dominique Paturel, le plaisir alimentaire est une condition de la dignité humaine. Une évidence que les politiques publiques redécouvrent lentement.
Les limites d’un modèle vertueux
Reste que le modèle a ses limites. Une douzaine de repas par semaine, environ 600 par an : à côté des centaines de milliers de bénéficiaires des grandes associations, l’échelle est modeste. La question de la montée en puissance est inévitable. Territoire Solidaire fonctionne sans financement structurel, sur la base du bénévolat et de partenariats informels. Une économie fragile, dépendante des disponibilités étudiantes et de la bonne volonté locale. Sa force — l’engagement humain — est aussi sa vulnérabilité.
En creux, l’échec des politiques publiques
Et puis, en arrière-plan, une autre question se pose. Si des étudiants doivent organiser eux-mêmes des maraudes à base de produits frais dans une ville de 30 000 habitants, que dit cela de l’action publique ? Le vide n’est jamais neutre. Il produit ses propres réponses. Ici, elles sont généreuses, inventives, mais elles soulignent en creux les limites d’un système institutionnel encore largement centré sur l’urgence plutôt que sur la qualité.
Pourtant, des pistes existent. Les Projets Alimentaires Territoriaux, les expérimentations de chèques alimentaires orientés vers des produits frais, les tentatives de relocalisation des approvisionnements dans les cantines : autant d’initiatives qui esquissent une autre politique de l’alimentation. Plus territorialisée, plus cohérente, plus attentive à la fois aux producteurs et aux consommateurs.
Une jeunesse qui refuse le cynisme
En attendant, dans les rues de Mont-de-Marsan, ce sont des étudiants qui tiennent la ligne. Ils cuisinent, distribuent, discutent. Ils bricolent, au sens noble du terme, une solidarité concrète. Ni spectaculaire, ni théorisée à outrance. Juste incarnée.
Cela ne suffira pas à inverser les courbes de la pauvreté ni à sauver l’agriculture paysanne. Mais cela dit quelque chose d’essentiel : qu’une autre manière de faire existe déjà. À petite échelle, certes. Mais avec une cohérence que bien des dispositifs plus massifs ont perdue en route. Et au fond, leur geste pose une question simple, presque dérangeante : dans un pays où l’on produit autant, comment a-t-on pu s’habituer à ce que les plus précaires mangent moins bien que les autres ?
Eux, manifestement, ont choisi de ne pas s’y résigner. Et au passage, ils rappellent une vérité que les politiques publiques peinent encore à intégrer : la dignité, elle aussi, a besoin de circuits courts.






