C’est ce qui s’appelle un accueil douanier particulièrement soigné. Le 12 juillet, à peine le pied posé sur le tarmac de Tanger en provenance de Barcelone, le journaliste franco-marocain Ali Lmrabet a été invité par la police des frontières à changer d’itinéraire. À 67 ans, ce vieux routier de la plume indépendante, qui a jadis dirigé Demain Magazine et Doumaneavant leur interdiction en 2003 pour « insultes au roi », pensait sans doute retrouver un climat plus serein. C’était compter sans les délices de l’administration judiciaire : le voilà transféré illico à Casablanca pour y être présenté au parquet.
Les motifs invoqués fleurent bon les classiques du code local, à savoir la « diffusion de fausses informations » et l’« atteinte aux institutions de l’État », le tout empaqueté dans une série de plaintes pour diffamation émanant de particuliers et d’officines variées. Son épouse, Laura Feliú, confie que l’intéressé se sent quelque peu « séquestré » dans cette procédure dont on tarde à lui fournir les détails. Du côté de Reporters sans frontières, on ajuste ses lorgnons et on appelle prudemment au respect des règles du jeu.
Sur le papier, pourtant, la vitrine du Royaume s’était singulièrement polie ces derniers temps. Entre la fin de l’année 2025 et ce début 2026, les geôles marocaines s’étaient vidées de leurs plumes les plus encombrantes. À la faveur des grâces royales de 2024, des figures bien connues comme Omar Radi, Taoufik Bouachrine ou Soulaimane Raissouni avaient pu humer à nouveau l’air de la liberté.
Certes, les autorités juraient leurs grands dieux qu’il ne s’agissait là que de vulgaires affaires de droit commun, tandis que les chancelleries occidentales et les défenseurs des droits de l’homme y décelaient plutôt des dossiers opportunément ficelés. Omar Radi avait d’ailleurs joliment résumé l’exercice de la profession dans la région comme un « sport extrême ».
L’absence de détenus n’interdit pas pour autant l’activité des prétoires. Si les cellules affichent complet ailleurs, les greffes des tribunaux de la presse tournent à plein régime. Les statistiques officielles révèlent qu’en 2024, pas moins de 52 journalistes ont fait l’objet de poursuites, contre un modeste contingent de 21 l’année précédente.
La méthode s’est affinée : on évite désormais la prison préventive, jugée trop voyante, pour lui préférer le harcèlement par l’amende et le sursis dissuasif. Le cas d’Hamid El Mahdaoui, dont la lourde condamnation financière a été confirmée en 2025, illustre à merveille cette transition vers une justice plus comptable que carcérale.
Pour défendre son bilan auprès des instances internationales, Rabat n’a pas manqué de brandir le dernier classement mondial de la liberté de la presse publié par RSF en avril 2026. Par un subtil jeu de vases communicants, le Maroc y gagne 15 places pour s’établir au 105e rang mondial. De quoi s’enorgueillir d’un brevet de civisme en se positionnant sur la troisième marche du podium des pays arabes, loin devant les voisins tunisiens et algériens.
Le thermomètre des instituts indépendants reste néanmoins plus nuancé. L’organisation Freedom House maintient le pays dans la catégorie des nations « partiellement libres » avec une note globale de 37 sur 100, tandis que l’Human Freedom Index pointe de réelles faiblesses concernant les libertés personnelles.
L’adoption toute récente, en ce mois de juillet 2026, d’un nouveau statut des journalistes professionnels se voulait un signal d’ouverture. L’arrestation d’Ali Lmrabet vient opportunément rappeler que si le pluralisme est toléré en façade, les frontières de la critique demeurent strictement balisées dès qu’il s’agit d’évoquer la marche des institutions ou la lutte contre la corruption.
À Tanger, la douane a simplement rappelé la règle.






