C’est ce qui s’appelle un service serré au café. Le 7 juillet dernier, à la cafétéria Kessi face à la cité universitaire d’un Tizi-Ouzou caniculaire, Mourad Atmimou (ou At-Mimou, voire Aït Mimoun selon que l’état civil bafouille ou que l’on taquine la particule) sirotait tranquillement son noir quand des messieurs en civil l’ont invité à finir son canard en cellule. Pas de mandat, pas de convocation, mais une méthode fort élégante : embarqué direct dans un véhicule banalisé sans plaques d’immatriculation, ainsi que l’a documenté l’organisation SHOAA for Human Rights. Une technique de pointe pour un fâcheux très branché numérique.
Son crime ? Avoir commis le péché d’arithmétique. Sur sa chaîne YouTube et sa page Facebook (75 000 abonnés au compteur), cet ancien animateur de la défunte Dzaïr TV a eu le mauvais goût de commenter les élections législatives du 2 juillet. Des élections magnifiques, bien sûr, mais gâchées par un léger détail : un taux d’abstention tellement record qu’il a fallu envoyer les téléphones d’Atmimou au Service central de lutte contre la cybercriminalité pour voir s’il n’avait pas caché les électeurs dans ses applications.
Présenté en urgence devant le tribunal d’Azazga après deux jours d’un secret bien gardé, le juge d’instruction ne s’est pas mouché du coude : le voilà sous mandat de dépôt avec le grand chelem des inculpations locales. Au menu détaillé par SHOAA : « atteinte aux symboles de l’État », « diffusion de discours de haine » et l’incontournable « apologie du terrorisme » via le fameux article 87 bis du Code pénal, soit, mot pour mot, le même article qui a valu sept ans de prison à Christophe Gleizes pour avoir interviewé un dirigeant de club de foot. Même code pénal, même chef d’accusation-balai.
Aussitôt, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) depuis New York, et Riposte Internationale à Paris ont poussé de hauts cris. Normal. En Kabylie et dans la diaspora, le thermomètre de la colère a grimpé d’un coup. Et à Paris ? Dans les grands canapés de la presse mainstream et les officines de défense des libertés ? Un silence de cathédrale. Ou plutôt de mosquée désaffectée.
Le sport, c’est plus porteur
Il faut dire que le cas d’Atmimou souffre d’un terrible vice de forme : il est algérien et il parle de politique locale. Rien à voir avec le service après-vente cinq étoiles déployé pour Christophe Gleizes.
Gleizes, brillant confrère de So Foot et Society, avait été coffré en 2024 alors qu’il enquêtait sur la JS Kabylie. Verdict en juin 2025 : sept ans de tôle pour « apologie du terrorisme » (le tarif syndical local pour les curieux, déjà). Depuis, c’est l’artillerie lourde. Pétition de 36 000 signatures, trémolos de Reporters Sans Frontières (RSF), mobilisation du PAF et du monde du football, et même un siège vide ultra-symbolique en tribune de presse lors de la Coupe du monde 2026. On attend la grâce d’Abdelmadjid Tebboune comme le Messie, d’autant que le bougre vient tout juste de renoncer à son pourvoi en cassation pour faciliter le geste présidentiel.
Pour Atmimou, en revanche, c’est le grand vide sanitaire. Après vérification pointilleuse dans la mare aux dépêches, pas une ligne, pas un malheureux tweet officiel de Reporters Sans Frontières. Même topo du côté des partis politiques locaux : motus et bouches cousues, chacun craignant de se faire pincer les doigts dans la porte d’Azazga.
Quant à la presse algérienne, elle pratique majoritairement l’art de regarder ses chaussures, hormis quelques rares téméraires comme Le Matin d’Algérie ou Maghreb Émergent qui ont encore le goût du risque et de l’encre qui gratte. Pour le reste du paysage médiatique, le mot d’ordre est clair : circulez, il n’y a rien à écrire.
La trahison des Berbères
Mais le comble de l’histoire, le chef-d’œuvre absolu de cette tragicomédie, est à chercher du côté des siens. On attendait la solidarité de la famille berbère ; on a eu droit à un vœu de silence digne des trappistes. En tête de cortège des aphones : le Congrès mondial Amazigh (CMA). Dans un premier élan de courage tout relatif, le CMA avait fièrement annoncé la sortie imminente d’un communiqué de trois pages ravageuses. Depuis ? Un silence abyssal, presque mystique.
La raison de cette soudaine extinction de voix ? À en croire la grande muette du Congrès, notre blogueur national aurait été serré pour une bête « affaire privée ». Le motif officiel qui circule sous le manteau : une plainte déposée par un vigile de l’hôpital d’Azazga. Azazga ? C’est à 50 kilomètres du lieu du crime ! L’histoire ne dit pas comment l’altercation avec le gardien d’hôpital s’est magiquement téléportée dans un café de Tizi-Ouzou, ni pourquoi ce sont des policiers en civil d’une autre juridiction — et non la gendarmerie locale d’Azazga — qui sont venus cueillir le « terrible agresseur de vigile » au milieu de son expresso.
C’est le grand classique du harcèlement d’opposants : pour éviter d’en faire un martyr de la liberté d’expression, on transforme le dissident en vulgaire fauteur de troubles de droit commun. Une ficelle grosse comme un câble de téléphérique, mais que la nouvelle équipe à la tête du CMA a avalée avec délectation. Il faut dire que ce silence arrange bien ses affaires. Depuis son récent renouvellement, la direction du Congrès semble jouir d’une tolérance tout à fait inédite de la part d’Alger. On ne va tout de même pas gâcher un si beau printemps diplomatique pour un fâcheux de café.
Géométrie variable et passeport chic
Cette cécité collective pose de vilaines questions. La défense de la liberté d’informer s’arrêterait-elle aux frontières du passeport — ou à celles des petits arrangements politiques ? Un journaliste « de chez nous », option gazon et crampons, vaut-il plus qu’un journaliste « de chez eux », option politique et Kabylie, déjà lâché par ses propres instances ?
Journalisme n’est pourtant pas un crime, répète-t-on en boucle dans les colloques parisiens. Certes. Mais apparemment, pour mériter le service de presse intégral, mieux vaut avoir sa carte au Club de la Presse de Paris ou un blanc-seing d’Alger qu’un micro à Tizi-Ouzou.






