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Leila Shahid : Mourir loin de la terre promise

Leïla Shahid, la déléguée générale de la Palestine en France aux côtés du président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, décédé en 2004.
Leïla Shahid, la déléguée générale de la Palestine en France aux côtés du président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, décédé en 2004.

Malmenée par la maladie, Leila Shahid a abrégé ses souffrances. Elle n’a jamais vu la fin du conflit. Des camps de réfugiés aux chancelleries, elle a porté la mémoire palestinienne jusqu’à l’exil éternel

 

Elle est morte comme elle est née : en exil.

Au commencement, le Liban. Les camps. La poussière collée aux chaussures. Les récits de villages disparus transmis comme des héritages sans terre.
À la fin, la France, une maison à Lecques, le corps fatigué par la maladie, le silence d’une décision irrévocable.

Entre les deux, une vie à parler d’un pays absent.

 

Shahid comme martyr

Leila Shahid portait dans son nom ce que son peuple porte dans sa mémoire.
Shahid. Martyr. Témoin.

 

Pour beaucoup d’Occidentaux — Israël compris — le mot charrie l’image des attentats, du sang, du djihad réduit à la violence. Pour les Palestiniens, pour nombre de musulmans, il désigne d’abord celui qui atteste, celui qui défend et se défend. Celui qui tombe pour une cause légitime, au nom de la justice – et loin des épées de la charia.

 

Elle aura déplacé le mot ailleurs. Elle n’a porté ni ceinture explosive ni fusil. Elle a porté des dossiers, des archives, des discours. Un peuple.

 

Sa vie épouse le tracé brisé de la Palestine contemporaine.

L’exil comme héritage

Elle naît le 13 juillet 1949 à Beyrouth, quelques mois après que sa famille a été chassée de Jérusalem et d’Acre, en 1948, lors de la création de l’État d’Israël. La Nakba n’est pas pour elle un chapitre d’histoire : c’est une blessure domestique.

Son père, Munib Shahid, et sa mère, Serene Husseini Shahid, descendante de Jamal al-Husseini, appartiennent à cette génération qui a appris à vivre sans sol. La famille fait partie du clan Al-Husayni, influent dans l’histoire palestinienne.

Par son père, elle est l’arrière-arrière-petite-fille de Baha’u’llah, fondateur de la foi bahá’íe, mais elle n’a jamais adhéré à cette religion. Son père fut excommunié pour opposition interne.

Pour cette famille, l’exil n’est pas un accident : c’est un destin.

Dans l’appartement familial, on parle d’orangers, de ruelles, de collines. On parle surtout d’absence.

Ses Premières classes.

Adolescente, elle grandit dans un Liban instable. Les conversations politiques remplacent les contes. Le mot « retour » circule comme une promesse incertaine. Étudiante en anthropologie et sociologie à l’Université américaine de Beyrouth, elle rencontre Yasser Arafat.

 

Il dirige alors l’Organisation de libération de la Palestine. Nous sommes après 1967. La défaite arabe a laissé place à une détermination armée. Les fedayin s’organisent. Arafat devient pour elle plus qu’un chef : un repère.

Elle travaille dans les camps de réfugiés. Elle écoute les récits des expulsions, des incursions israéliennes, des maisons dynamitées. En 1982, les massacres de Sabra et Chatila inscrivent dans le paysage libanais une horreur supplémentaire. Les bombardements répétés transforment l’exil en état permanent. La violence ne surprend plus, elle s’installe.

 

Dans les années 1980, l’OLP choisit d’internationaliser la cause. Après l’invasion israélienne du Liban en 1982, Arafat et ses combattants partent pour la Tunisie. Elle suit. La lutte change de forme. Moins de kalachnikovs, plus de tribunes.

Diplomate de guerre

En 1989, elle devient la première femme à représenter officiellement la Palestine à l’étranger. Elle est envoyée en Irlande, puis aux Pays-Bas, puis au Danemark. Sa nomination est un symbole, mais aussi une stratégie. Contourner l’isolement diplomatique imposé par Israël et ses alliés occidentaux. Installer la question palestinienne dans les salons européens.

 

Pendant la Première Intifada, elle décrit les tirs à balles réelles sur des adolescents lanceurs de pierres, les maisons rasées, les colonies qui avancent. Elle parle d’occupation comme d’un système, pas d’un accident. Elle explique, inlassablement, que la question n’est pas seulement sécuritaire mais coloniale.

 

En 1993, après les accords d’Oslo, elle est nommée déléguée générale de la Palestine en France. Paris devient son port d’attache diplomatique jusqu’en 2006. Elle défend l’idée d’un État palestinien viable, tout en soulignant les failles d’Oslo : colonies maintenues, négociations asymétriques, dépendance économique. L’espoir est fragile, presque théorique.

 

Elle reste proche d’Arafat. En 2004, elle est à ses côtés à l’hôpital militaire de Percy. Il y meurt. Avec lui disparaît une figure d’unité. Les divisions internes s’exacerbent. Le fossé entre le Fatah et le Hamas se creuse. L’emprise israélienne sur les territoires occupés se renforce.

 

De 2006 à 2015, elle est déléguée auprès de l’Union européenne, ainsi qu’en Belgique et au Luxembourg. À Bruxelles, elle plaide pour une reconnaissance officielle de la Palestine. Elle dénonce la contradiction européenne : condamner l’occupation tout en maintenant des échanges soutenus avec Israël.

Même les pierres vulnérables

Durant la Seconde Intifada, elle participe au sauvetage d’artefacts archéologiques de Gaza, transférés en France pour éviter leur destruction. Même les pierres deviennent vulnérables. Le patrimoine aussi est une cible.

 

Lorsqu’elle revient vivre en Palestine dans les années 1990, elle découvre Ramallah comme une capitale provisoire, encerclée, sous autorité limitée. Oslo n’a pas tenu ses promesses. L’autonomie ressemble à une gestion sous surveillance.

 

En octobre 2023, après l’attaque du Hamas contre Israël et la guerre qui ravage Gaza, elle réclame un cessez-le-feu immédiat. Elle parle d’annexion rampante, de cycle sans fin. Son pessimisme n’est pas théâtral. Il est usé par l’expérience. Elle voit une lutte asymétrique : un peuple sans État face à une puissance militaire soutenue par l’Occident.

 

Jusqu’au bout, elle reste fidèle à l’idée d’une diplomatie humaniste. Pas naïve. Obstinée.

 

À sa mort, le président Mahmoud Abbas salue un « modèle de diplomatie engagée pour la liberté, la justice et la paix ». Les formules officielles disent peu de la fatigue accumulée.

 

Elle est morte comme elle est née : déplacée.

 

Son existence raconte que le conflit israélo-palestinien n’est pas une abstraction géopolitique mais une suite de décisions humaines, répétées, durcies, institutionnalisées. Elle aura tenté de transformer l’exil en parole, la dépossession en argument, la mémoire en outil diplomatique.

 

Son nom signifiait témoin.

 

Elle aura témoigné.

 

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