Il aura fallu un prénom.
Pas une commission parlementaire. Pas une mission d’information. Pas un rapport de l’Inspection générale. Pas même les milliers de signalements qui s’entassent chaque année dans les tiroirs administratifs comme des prospectus de supermarché.
Non. Il aura fallu Lyhanna. Onze ans. Un prénom qui, depuis le 29 mai, s’est invité dans les discours officiels, les communiqués ministériels et les indignations télévisées. Un prénom devenu symbole national à la vitesse habituelle de la politique française : celle qui consiste à découvrir une catastrophe une fois qu’elle a eu lieu.
« Il aura fallu un prénom. »
Fleurance, l’horreur, et le réveil brutal
À Fleurance, dans le Gers, la fillette disparaît en sortant du collège. Des caméras de vidéosurveillance permettent rapidement d’identifier un homme de 41 ans. Jérôme Barella est mis en examen pour enlèvement et séquestration de mineure. Quelques jours plus tard, l’enfant est retrouvée morte.
Et soudain, miracle républicain : tout le monde découvre qu’il existait des alertes.
Des plaintes antérieures. Des signalements. Des procédures qui n’auraient jamais débouché sur les auditions attendues.
Le genre d’informations qui, en temps normal, restent confinées aux bureaux des magistrats, des gendarmes ou des travailleurs sociaux. Mais lorsqu’un drame éclate, elles remontent à la surface comme les bulles d’un marécage administratif.
Le Cluedo institutionnel de l’Assemblée
À l’Assemblée nationale, le 9 juin, l’ambiance devient électrique. L’affaire Lyhanna transforme les questions au gouvernement en séance de recherche du responsable. Une sorte de Cluedo institutionnel : qui a laissé passer quoi ?
Le garde des Sceaux Gérald Darmanin assure qu’il n’y a pas de problème de moyens. Pas du tout. Les moyens sont là. Le problème serait humain. Comprendre : quelqu’un s’est trompé, mais certainement pas l’État.
« Les responsabilités circulent comme une patate chaude dans une cour de récréation ministérielle. »
Dans la foulée, la procureure d’Auch se retrouve dans le viseur. Les gendarmes aussi. Et pendant que les responsabilités circulent comme une patate chaude dans une cour de récréation ministérielle, chacun veille surtout à ne pas garder l’objet brûlant trop longtemps entre les mains.
La loi réflexe, ou le plâtre pour une migraine
Puis arrive la grande tradition française : la loi réflexe. Comme un médecin qui prescrirait un plâtre pour une migraine, le gouvernement annonce en urgence un durcissement pénal concernant les violeurs récidivistes. Le plus remarquable est que cette disposition est greffée sur un texte consacré à l’aide sociale à l’enfance. Un peu comme si l’on réparait la toiture d’une maison en changeant les pneus de la voiture.
« Comme un médecin qui prescrirait un plâtre pour une migraine. »
L’essentiel est ailleurs : montrer qu’on agit. En politique, le symbole roule souvent plus vite que l’ambulance.
Les sirènes hurlaient depuis longtemps
Le problème, c’est que personne ne peut sérieusement prétendre avoir découvert le sujet cette semaine.
Depuis des années, les associations répètent exactement la même chose. L’UNICEF n’a d’ailleurs pas attendu le drame de Fleurance pour tirer la sonnette d’alarme. Après l’affaire Lyhanna, l’organisation a rappelé que ce meurtre révélait « des fragilités persistantes dans notre capacité collective à protéger les enfants ».
Elle souligne que la lutte contre les violences faites aux mineurs ne peut être proclamée « priorité nationale » sans éducateurs, sans psychologues, sans magistrats spécialisés, sans professionnels formés et sans moyens dédiés. L’ONG insiste aussi sur un constat embarrassant : plusieurs lois relatives à la protection de l’enfance restent partiellement appliquées. Une idée révolutionnaire : protéger les enfants avant qu’ils ne deviennent des faits divers.
Car les chiffres, eux, ne datent pas du mois dernier. Selon les données définitives de la DREES pour fin 2024, 392 600 mineurs et jeunes majeurs bénéficient d’au moins une mesure de l’aide sociale à l’enfance en France, soit une hausse de 1,5 % en un an — 2,4 % de la population des moins de 21 ans. Parmi eux, 180 800 (46 %) font l’objet d’une action éducative (suivi à domicile) et 224 700 (57 %) d’une mesure d’accueil hors de leur milieu de vie habituel, certains cumulant les deux.
Au total, ces enfants concentrent 405 500 mesures d’ASE, un chiffre en hausse constante depuis vingt ans (+44 % de mesures depuis 2004, alors même que la population des moins de 21 ans a diminué).
« On continue souvent à découvrir l’incendie une fois la maison réduite en cendres. »
La machine est déjà sous pression permanente. Mais dans les discours officiels, on continue souvent à découvrir l’incendie une fois la maison réduite en cendres.
Même son de cloche du côté de la Cnape. Quelques semaines avant le meurtre de Lyhanna, la principale fédération du secteur alertait sur l’absence de projet de loi consacré à la protection de l’enfance à l’agenda parlementaire et dénonçait le risque d’un « enterrement de première classe » des réformes promises. Dans le même temps, un collectif transpartisan de parlementaires publiait une tribune dénonçant un « manque de courage politique » sur un sujet dont tous les gouvernements jurent pourtant qu’il constitue une priorité absolue.
Autrement dit, les sirènes hurlaient depuis longtemps. Simplement, personne n’écoutait.
30 000 professionnels manquants : l’armée invisible
Sur le terrain, le diagnostic est connu par cœur : pénurie d’éducateurs, manque de places en foyer, services saturés, épuisement des professionnels.
« Trente mille. Une armée entière introuvable. »
La députée socialiste Isabelle Santiago, spécialiste reconnue du sujet à l’Assemblée, estime que le secteur manque aujourd’hui d’environ 30 000 professionnels. Trente mille. Une armée entière introuvable. Dans plusieurs départements, des mesures éducatives ordonnées par les juges restent parfois des mois sans exécution faute d’effectifs disponibles. Les associations parlent désormais ouvertement de « maltraitance institutionnelle » pour décrire un système incapable d’appliquer certaines décisions qu’il prononce lui-même.
Le purgatoire d’Ardid, déjà tout écrit
Mais il existe peut-être un témoignage encore plus dérangeant.
En 2023, le journaliste Claude Ardid publiait Les Enfants du purgatoire après deux mois passés en immersion à la Brigade de protection de la famille de Marseille.
Le livre racontait déjà tout.
Cette brigade traite à elle seule environ 1 200 dossiers chaque année : agressions sexuelles, pédocriminalité, prostitution de mineurs, bébés secoués, violences intrafamiliales. Une chaîne industrielle de l’horreur. Ardid y décrit des enquêteurs confrontés à des montagnes de procédures avec des ordinateurs vieillissants, des téléphones défaillants, des ascenseurs régulièrement en panne et des effectifs insuffisants. Depuis la sortie du livre, il répète inlassablement la même chose : « l’inceste n’est pas un fait divers », « le bébé secoué n’est pas un fait divers », « l’agression sexuelle n’est pas un fait divers ». Traduction : le problème n’est pas exceptionnel. Il est structurel.
« Le livre racontait déjà tout. »
Mais les faits de société intéressent rarement autant que les tragédies individuelles. Les statistiques peinent à rivaliser avec un cercueil blanc.
Tout le monde savait
Et voilà pourquoi l’affaire Lyhanna provoque aujourd’hui un tel choc. Parce qu’elle ne révèle rien. Elle confirme. Elle confirme ce que les éducateurs disent depuis des années. Ce que les policiers spécialisés décrivent depuis des années. Ce que les magistrats de terrain reconnaissent souvent en privé. Ce que les associations documentent méthodiquement.
« Le véritable scandale n’est pas que personne ne savait. C’est que tout le monde savait. »
Le véritable scandale n’est pas que personne ne savait. C’est que tout le monde savait.
Chaque année, la protection de l’enfance mobilise plusieurs centaines de milliers de mesures administratives ou judiciaires. Chaque année, des dizaines de milliers de mineurs signalent ou subissent des violences sexuelles. Chaque année, les rapports s’accumulent. Chaque année, les alertes sont répétées. Et chaque année, les gouvernements promettent de faire de l’enfance une priorité.
La fabrique des discours d’après-drame
Alors, dans les prochains jours, on promettra sans doute une refondation. Peut-être même plusieurs. Des groupes de travail surgiront. Des missions parlementaires fleuriront comme des coquelicots après l’orage. Les plateaux télé accueilleront une nouvelle génération d’experts indignés.
Et puis l’actualité poursuivra sa route. Reste une question embarrassante. Si Lyhanna avait survécu, aurait-on parlé des moyens de la protection de l’enfance ? Ou fallait-il vraiment une petite fille morte pour que la République consulte enfin un dossier que tout le monde avait déjà lu ?
« La seule chose qui semble encore fonctionner sans délai dans ce pays, c’est la fabrication des discours d’après-drame. »
La réponse, malheureusement, tient dans la vitesse des annonces. La seule chose qui semble encore fonctionner sans délai dans ce pays, c’est la fabrication des discours d’après-drame.






