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« Les Enfants du Purgatoire », le cri terrifiant de Claude Ardid

 « Les Enfants du Purgatoire » ( Edition de L’Observatoire ), un ouvrage poignant qui dévoile la réalité crue des enfants maltraités, vu depuis les locaux de la Brigade des Mineurs de Marseille. Le Correspondant s’est entretenu avec son auteur, le journaliste Claude Ardid.

 

Le Correspondant : Pourquoi ce sujet, terrifiant, sur le côté noir de l’être humain, puisque votre ouvrage est consacré aux violences faites aux mineurs ?

 

Claude Ardid : Par le passé, j’avais réalisé plusieurs documentaires sur les faits de société. Pour les besoins de l’un d’eux, diffusé sur France 5, j’ai suivi les policiers de la Brigade des Mineurs de Paris et j’étais littéralement stupéfait de découvrir l’âge et le nombre des jeunes filles prostituées : il y a plusieurs milliers de fugues en France, qui concernent des gamins de moins de 15 ans, parfois des mioches de 10-11 ans. C’est dans le prolongement de ce travail que je me suis immergé dans le travail de la Brigade des Mineurs de Marseille. Au début, hormis quelques policiers, on ne savait pas trop qui j’étais. Certains me prenaient pour un bœuf-carotte. Mais dès qu’ils ont su que j’étais journaliste, ils m’ont souhaité « la bienvenue ». Bienvenus dans l’horreur…

 

Et c’est, d’ailleurs, l’une de ces horreurs qui vous a accueilli, dès votre premier jour dans les locaux de l’Evêché….

 

Une histoire qui dépasse la fiction : un homme a exécuté sa mère et sa femme et a tenté de trucider sa fille et son fils. A coup de couteau. Dans l’appartement, il y avait du sang partout. J’avais l’impression d’être dans un film de Tarantino. Au retour au commissariat, je me suis retrouvé dans une pièce, où il y avait une enquêtrice, qui auditionnait une gamine de 14 ans, victime du viol, et, dans le bureau adjacent, à quelques mètres seulement, il y avait un autre enquêteur, qui « cuisinait » un homme, qui avait violé une gamine de 15 ans. Ce voisinage m’a déconcerté : une victime de viol à côté du fantôme de ses cauchemars.

 

Et ce n’est qu’un échantillon de ce que vous allez découvrir…

 

Pendant trois mois, j’ai tutoyé l’indicible. J’ai découvert qu’il y a un nombre incalculable de bébés secoués par leurs parents, dont certains peuvent mourir. J’ai découvert des pères et de mères, qui kidnappent leurs enfants, suite à un divorce qui s’est mal passé. Des agressions sexuelles des hommes sur des filles – ou entre jeunes garçons et jeunes filles, qui s’agressent sexuellement. Mais ce qui est frappant, c’est le nombre incalculable de dossiers d’incestes, qui s’enchainent et se croisent. D’autant plus frappant qu’on aurait tendance à penser que c’est l’œuvre d’alcoolos, sans domicile fixe, venus d’une autre planète, alors que l’inceste est un phénomène très présent dans le milieu bourgeois, en roue libre dans les familles aisées, qui ne crèvent pas la dalle à la fin du mois.

 

D’année en année, les cas de violence sur les mineurs montent en flèche. On ne peut pas s’empêcher, de fait, de se demander ce qu’il se passe dans la société. Est-on mal dans sa peau, est-on devenu fou ou simplement pas du tout adapté au rythme effréné de la société dans laquelle on vit  ?

 

Bonnes questions, car si l’on ne se lance pas dans l’examen des responsabilités, on aura tendance à condamner et à fermer les dossiers … en attendant le prochain drame. Donc, oui, il y a un vrai malaise dans la société. Prenez les bébés secoués … La plupart des violences sur ces petits bouts de chou sont commise par Madame et Monsieur tout le monde. Des gens qui sont stressés par la charge du travail, qui ne supportent pas que leurs bébés pleurent et qui n’ont pas encore acquis les codes éducatifs. Pendant les auditions, il y avait un père de ce qu’il y a des plus honorables : un militaire. Il disait qu’il était tellement épuisé le matin, après une lourde journée de travail, et qu’il ne supportait pas les pleurs et les cris de son bébé. Alors, un jour, dans un geste maladroit, il a secoué son enfant de moins de 2 ans et il lui a cassé les vertèbres. Une dizaine de jours plus tard, le jeune enfant est décédé, dans son coma.

 

 

Votre livre compile ces sales histoires jusqu’à l’overdose… Est-ce pour lancer l’alerte, dessiller les yeux sur cette catastrophe sociale qu’on a tendance à passer sous le boisseau ?

 

A travers ces drames, je voulais montrer l’invisible et lancer un SOS. Dire… attention… quand il y a de l’inceste, quand il y a des bébés secoués, quand il y a des divorces qui se terminent avec des kidnappings d’enfants ou des agressions sexuelles, ce ne sont pas des faits divers. Il ne faut pas qu’on les traite en cinq lignes dans un journal, il ne faut pas qu’on en parle uniquement quand il s’agit de personnalités, il faut traiter ces affaires comme de véritables faits de sociétés. Les histoires d’incestes, par exemple, ne remontent dans les médias que lorsqu’il s’agit de l’affaire Duhamel ou parce qu’un proche de la personne agressée a décidé de pondre un livre, deux décennies plus tard. Personnellement, j’ai décidé d’en parler. De mettre des mots sur les drames, les visages. Les victimes, les bourreaux et les policiers, qui traquent les violeurs.

 

Vous faites un portrait très positif des policiers que vous avez rencontrés …

 

Je leur rends hommage, car ils le méritent. Je sais qu’on n’aime pas toujours les flics dans ce pays, surtout pas en ces moments de crise et de matraques, mais croyez-le : les policiers de la Brigades des Mineurs de Marseille accomplissent un travail formidable et utile. L’année dernière, ils ont battu le record des affaires résolues, avec 1200 enquêtes élucidées. De plus, leur travail est éprouvant. C’est d’ailleurs tellement dur qu’aucun flic ne veut changer de service, pour aller carburer à la Brigade des Mineurs. A ce point que cette brigade, pour pallier le manque de personnel, se retrouve dans l’obligation de prendre des jeunes flics, fraîchement sortis de l’école et qui n’ont aucune expérience,

 

On apprend, dans votre livre, que cette brigade est composée, en grand majorité, de femmes. Une explication ?

 

Les femmes se sentent beaucoup plus concernées par les violences faites aux enfants. Pendant les auditions, elles se comportent comme des mères avec les petits. Combien de fois, je suis resté bouché bée devant la douceur, le tact et l’humanité, avec lesquels elles s’adressaient à eux ! Un jour, j’ai demandé à une policière ses motivations, avant de s’engager dans les rangs de la Brigade des Mineurs de Marseille, elle a eu ces mots : « J’étais mère, avant d’être flic. Et croyez-le, quand on donne la vie à un enfant, on n’a pas envie de le voir souffrir, à cause de la folie des Hommes ».

 

Et, en même temps, dans votre livre, on apprend que les femmes sont derrière la majorité des actes de violences sur les enfants. Paradoxal, non ?

 

Ce sont des chiffres du Ministère de la Justice et du Ministère de l’Intérieur, qui le disent : la majorité des violences physiques sur enfants est commise par des femmes. Au début, j’étais très désagréablement surpris de le découvrir, mais passée l’émotion, j’ai compris que les femmes sont aux premières loges dans l’éducation des enfants et c’est bien ce qui explique qu’elles soient plus nombreuses à porter des coups ou à secouer leurs bébés. Et puis, dans certains quartiers, comme les cités-nord de Marseille, il y a énormément de familles monoparentales, avec des mamans abandonnées par leurs maris, qui doivent faire face à tout : la gamine qui ne veut pas travailler, le gosse qui fréquente les délinquants du quartier, le cadet qui a des mauvaises notes à l’école…

 

Ces femmes font de la peine, car elle sont seules face à leur destin et complètement débordées par leur situation. Alors, souvent, elles craquent.

 

Aujourd’hui, Claude Ardid, comment vous sentez-vous, après avoir côtoyé et exploré cette face sombre de notre société ?

 

Mal.

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