Madrid met un terme aux rêveries judiciaires du palais d’El Mouradia. Bâclé à la va-vite pour faire taire l’ex-patron de chaîne, Ayoub Aissoui, le « dossier béton » expédié par Alger a fini par prendre l’eau devant l’Audiencia Nacional. Résultat : un opposant remis en liberté, un chantage au méthane qui fait pshiit et une colossale débandade diplomatique pour le régime Tebboune. Récit d’un magnifique camouflet à l’espagnole.
C’est ce qui s’appelle se prendre majestueusement les pieds dans le tapis rouge. Ce 10 octobre, le parquet espagnol a opposé une fin de non-recevoir d’une politesse ravageuse à la demande d’extradition formulée par Alger contre le fâcheux Ayoub Aïssiou. Un scud diplomatique qui fait trembler les travées du pouvoir algérois, où l’on se préparait déjà à fêter le grand retour du proscrit ficelé dans un fourgon blindé.
Traduite du charabia judiciaire ibérique, la sentence est cruelle pour les magistrats d’Alger : la moitié des faits reprochés est bel et bien prescrite, et quant au « blanchiment de capitaux », le dossier s’avère si désespérément vide de preuves que le ministère public espagnol a réclamé le classement pur et simple. Les juges du siège suivant presque toujours le parquet, le grand procès du siècle vire à la débandade.
L’homme qui en savait trop sur la télé de papa
Pour comprendre le séisme, il faut mesurer le genre d’épine qu’Aïssiou représente dans le pied du système. Ancien patron de la chaîne privée El Djazairia One, cet homme d’affaires au carnet d’adresses bien garni avait le tort d’offrir une antenne un peu trop accueillante aux voix discordantes.
La sanction ne s’était pas fait attendre : rideau sur la chaîne, poursuites en cascade et lourde peine de 20 ans de tôle par contumace pour « organisation criminelle », « fuite de capitaux » et « atteinte à la sûreté de l’État ». Bref, la panoplie complète du parfait coupable sur mesure.
Rugi dans un exil sous haute surveillance, Aïssiou était devenu l’un de ces gêneurs dont Alger réclamait la tête à chaque grand-messe internationale.
Un petit deal entre deux tuyaux
C’est là que la diplomatie gazière entre en scène. Le 20 juillet 2026, le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, débarque à Alger la bouche fleurie. L’Europe manque de jus, et Madrid a un besoin pressant de sécuriser ses tuyaux via le gazoduc Medgaz.
Le président Tebboune le reçoit en grand équipage. Mais entre deux chiffres sur les mètres cubes de méthane, les deux hommes évoquent un troc plus discret. Selon les indiscrétions du quotidien El Mundo, Alger glisse une supplique amicale : aidez-nous donc à récupérer notre fuyard.
Magie de la synchronisation diplomatique ! Quarante-huit heures après le départ de Sánchez, un mandat d’arrêt international tombe de la chemise. Le 25 juillet, patatras : Aïssiou est cueilli au saut du coucou à l’aéroport de Barcelone, flanqué d’un passeport libérien de secours.
À Alger, la presse jubile. L’agence APS et le quotidien El Watan rivalisent d’adjectifs vengeurs pour saluer la « fin de la cavale », vantant la rigueur d’un « dossier en béton armé ». L’affaire semble pliée : Madrid allait livrer le paquet cadeaux avec le ruban.
Quand le béton prend l’eau
Mais le béton nord-africain supporte très mal le climat catalan. Après 41 jours de tôle provisoire, la machine à extrader s’enraye. À Paris comme à Madrid, la sympathie pour le patron de presse s’organise. Manuel Valls enfile son plus beau costume de défenseur des libertés dans une tribune enflammée, tandis qu’intellectuels et universitaires font monter la pression.
Saisi par le doute — et par l’absence manifeste de la moindre preuve —, le juge espagnol remet Aïssiou en liberté provisoire dès le 4 septembre. Passeport confisqué et pointage régulier, certes, mais le gibier dort dehors.
Complot sioniste, « Makhzen » et couscous aux Émirats
À Alger, le soufflé retombe si brutalement que les gazettes d’État en perdent la boussole. Puisqu’il est impossible d’avouer que le « dossier béton » n’était qu’un assemblage de contreplaqué, il a bien fallu dégoter de colossaux coupables. En quelques jours, la presse officielle hurle au complot mondial.
El Watan et l’APS fustigent une coalition diabolique orchestrée par les services français, le « Makhzen » marocain, des « officines sionistes » et… la diplomatie des Émirats arabes unis. Abou Dhabi en prend particulièrement pour son grade : profitant d’une friture sur la ligne diplomatique entre l’Algérie et les Émirats, Alger accuse ouvertement la monarchie du Golfe d’avoir sorti le carnet de chèques pour racheter la conscience des magistrats espagnols.
Moralité : Pedro Sánchez aura bien son gaz pour faire tourner ses centrales, mais Abdelmadjid Tebboune attendra pour récupérer son opposant. Quant à la justice espagnole, elle vient de rappeler au régime algérien un vieux principe du droit : sur les bancs d’un tribunal, les robinets de méthane ne remplaceront jamais les preuves.
Pan sur le bec !





