l’enquête de Mediapart sur Jordan Bardella, le RN a trouvé trois parades magiques pour étouffer le soufflé : les messages sont de purs faux grossiers, ils datent de l’âge ingrat, et puis surtout, le magasin a refait sa devanture. Les deux premières sont de simples rustines de défense, la troisième une profession de foi qu’on nous vend à toutes les sauces. Sauf que dans les couloirs de ce prétendu nouveau monde, les vieilles casseroles ont curieusement gardé leur rond de serviette à table.
Revenons aux faits, puisque l’histoire mérite qu’on pose les valises deux secondes. Le 28 septembre, Mediapart a publié des dizaines de conversations attribuées à notre golden boy local, échangées entre 2013 et 2015 alors qu’il bataillait ferme au Front national en Seine-Saint-Denis. Au menu de ces échanges authentifiés par le journal : des considérations très fines sur des banques prétendument « détenues par des Juifs », une domination mondiale des ministères et une idolâtrie non dissimulée pour Alain Soral.
Évidemment, Bardella dénonce une « opération de barbouzerie ». L’authenticité se jugera sur pièces, mais une autre question gratouille sérieusement l’échine : et si le parti avait réellement changé ? Parce qu’un parti ne se transforme pas juste en changeant de vocabulaire et de lavallière ; il change quand ceux qui portaient hier les vieilles obsessions ne tiennent plus les manettes. C’est précisément là que l’édifice commence à tanguer.
L’excuse de la sucette et du gamin égaré
Prenons d’abord l’argument massue de la jeunesse. Il paraît que Jordan avait entre 17 et 19 ans. L’âge tendre des boutons d’acné et des premiers émois… avec la prose de Soral. L’excuse est commode, mais l’adolescence n’offre pas une immunité à vie, que diable ! Selon la même enquête, le poulain a continué de distribuer des petits cœurs numériques aux publications de Frédéric Chatillon, ancien chef du GUD, jusqu’en juin 2020. Il avait alors 24 ans bien sonnés, dirigeait déjà la fédération du 93 et paradait en eurodéputé. La peluche du gamin égaré perd tout de même sacrément de sa peluche quand on regarde le calendrier.
Mais le plus savoureux se cache dans ce qui s’est tramé autour de lui. On nous jure que la page est tournée, que les démons du passé ont été exorcisés. Regardons donc de plus près cette charmante fédération de Seine-Saint-Denis. Un cadre local, Laurent G., y envoyait les meilleures pages de Goebbels et des textes collaborationnistes à tout-va aux jeunes militants, sans jamais le moindre rappel à l’ordre. Et qu’est devenu ce beau monde ? Ont-ils fini aux oubliettes ? Que nenni ! François Paradol, destinataire ému de ces joyeusetés, trône aujourd’hui au poste de directeur de cabinet de notre cher président de parti. Donatien Véret émerge dans son équipe, et Caroline Parmentier, déjà championne du « lobby juif », conserve bien au chaud sa vice-présidence de groupe à l’Assemblée.
Au RN, on a beau changer de couverture, on s’assoit toujours sur les mêmes vieilles fesses. Le grand nettoyage ressemble surtout à un coup de plumeau sous le tapis, mené par des valets qui n’ont jamais quitté la pièce.
D’ailleurs, dans cette même boutique, la tolérance est une denrée à géométrie pour le moins variable. Un militant de base se convertit à l’islam ? Dehors, trois mois plus tard, grand coup de balai. Une militante ouvertement islamophobe ? Immédiatement investie aux cantonales. Comme quoi, l’extrémisme a ses entrées et ses passe-droits, pourvu qu’il choisisse le bon guichet.
La com’ avant le dogme et la gestion du risque
Le secret de cette prétendue modernisation n’a d’ailleurs rien d’un miracle mystique. Dès 2013, le jeune Bardella théorisait la chose sans fard entre deux messages : la politique, c’est de la com. En clair, ce qu’on pense au fond de sa petite tête de militant importe peu, du moment que les réseaux sociaux sont astiqués avant que la lie ne remonte à la surface. Marine jouait les boucliers d’opérette pour rassurer les foules, tandis qu’un Louis Aliot, à la même époque, théorisait sans fard l’antisémitisme comme le dernier « verrou idéologique » à faire sauter pour normaliser la boutique. Les vieux grognards préparaient le relooking, et la mue était engagée.
Mais une mue n’est pas une métamorphose. Le serpent change de peau, mais il garde le venin bien au chaud dans ses crochets. Alors bien sûr, on nous brandit le voyage à Jérusalem, la photo souvenir et la petite larme de circonstance. C’est mignon comme tout. Mais sur les autres registres — l’obsession antimusulmane, les réseaux saturés de nostalgiques du caniveau — la boutique n’a pas bougé d’un iota.
Ici, le vernis craque et la machinerie cynique se dévoile enfin. Car enfin, posons les mots qui fâchent : l’antisémitisme est devenu électoralement trop cher. Qu’à cela ne tienne, on le range soigneusement sous le comptoir pour mieux le recycler en pure gestion du risque. Puisque ce grand reniement ne relève que d’un calcul comptable, il trahit sa propre continuité : ce n’est pas une conversion, c’est une tactique.
S’il y a risque, c’est qu’on prête toujours à l’autre la même puissance occulte, persuadé que le Juif, grâce à son prétendu lobby, détient ce doigt magique capable de faire mal. Rien donc de neuf dans l’arrière-pensée : on ne s’en prend pas frontalement à celui que l’on imagine tout-puissant, on cherche à s’en faire un allié pourvu qu’il pèse sur l’échiquier. Le reniement n’est qu’un dividende de plus à encaisser.Service après-vente pour une fable en kit
Service après-vente pour une fable en kit
De cette logique de façade découle l’illusion suprême : car pour l’instant, la seule chose qui a vraiment changé dans cette maison, ce sont ceux qui voudraient tant que ça change.
Qui a décrété que le Front national était devenu autre chose en changeant de nom, de costume et de coiffure ? Le RN n’a pas inventé cette fable tout seul. Entre reportages attendris sur la veste bien taillée de Bardella et dissertations infinies sur la « dédiabolisation », une partie du journalisme politique a fini par devenir le service après-vente de cette nouvelle image. Le tour de passe-passe était imparable : on ne demandait plus au parti ce qu’il avait cessé d’être, on regardait seulement comme il avait cessé d’en avoir l’air.
Sous le papier peint, les vieux démons
Sous la nouvelle peinture, pourtant, rien n’a bougé. L’obsession migratoire, le conservatisme identitaire, le culte de l’ordre et la préférence nationale restent le socle d’une droite nationaliste bien arrimée à ses démons. Et ce socle porte un nom, qui n’a rien d’une insulte : l’autoritarisme de droite. Une famille politique étudiée depuis longtemps, où se mêlent le culte de l’ordre, la soumission à l’autorité, la défense des hiérarchies, la désignation des indésirables et la méfiance envers ceux qui s’écartent de la norme. On peut repeindre la façade, changer les mots, envoyer les sourires sur les plateaux : si le socle demeure, la nature politique n’a pas disparu avec le papier peint.
Le plus troublant n’est donc pas de découvrir aujourd’hui les vieux relents qui remontent, mais de constater qu’ils n’avaient jamais disparu. Et dans le fond, le problème n’est pas de savoir si le RN a changé.
Le problème est de savoir pourquoi nous avons eu tellement envie de croire qu’il l’avait fait.






