Le grand cirque médiatico-politique a encore frappé, et nos virtuoses de la victimisation en chef n’ont pas déçu. Quand un grain de sable vient enrayer la machine à polir l’image du Rassemblement national, la réponse fuse avec la précision d’un automatisme pavlovien : c’est le grand complot, l’officine, la calomnie universelle.
Prenez l’affaire de la semaine : Mediapart exhume des archives qui fleurent bon la naphtaline de l’extrême droite crasse, des messages exhumés d’un jeune Jordan Bardella version 2013. Des perles d’une délicatesse rare où l’on professait sans fard que « toutes les banques sont détenues par des Juifs » ou que le « juif doit dominer les autres peuples, les écraser et les voler ». Le petit prodige de la novlangue, le gendre idéal des plateaux télé, se retrouve soudainement les pieds dans le plat, rattrapé par ces saillies antisémites et complotistes qui rappellent l’ADN le plus rance du Front national originel. Et là, c’est la panique à tous les étages.
La riposte des outrances : Du « costard en Kevlar » à la « guerre totale »
Face à la tempête, quelle est la ligne de défense de la maison mère ? Est-ce la sérénité républicaine ou l’argumentation juridique rigoureuse ? Que nenni ! On sort l’artillerie lourde de la rhétorique guerrière. Bardella nous dénonce une « tentative d’assassinat politique » — rien que ça, on frôle le drame cornélien —, pendant que Marine Le Pen, toujours dans la nuance et la dentelle, conseille galamment au journaliste d’enfiler un « costard en Kevlar ». Une jolie petite menace à peine voilée qui sent bon la République irréprochable qu’on nous promet dans les spots de campagne.
Pendant que les lieutenants s’emmêlent les pinceaux — entre Tanguy qui accuse une hypothétique « racaille antisémite » d’avoir balancé les messages (ce qui suppose implicitement qu’ils existent, oups !), Chenu qui balaie tout d’un revers de main souverain, et un Philippe Schreck qui, dans une de ses envolées dont il a le secret, va jusqu’à fustiger ces « mollahs » pour disqualifier ses contradicteurs —, la mécanique bien huilée du RN se remet en marche : la faute à Mediapart, la faute à l’extrême gauche, la faute aux juges, la faute au « système ».
Le disque rayé de la « tyrannie des juges » et la généalogie des glissements
Ce réflexe de défense en rempart, on le connaît par cœur, car le parti a l’habitude des grands écarts sémantiques. De Jacques Doriot à Pierre Poujade, l’histoire de la droite nationaliste et radicale française est jalonnée de ces mutations de surface qui cachent mal les permanences souterraines. Comment s’étonner de ces réflexes quand on est l’héritier direct d’une chapelle fondée en 1972 par des nostalgiques de l’ordre nouveau, d’anciens collaborateurs et un ancien Waffen-SS, où le patriarche Jean-Marie Le Pen a fait des provocations sur les chambres à gaz un simple « point de détail » de l’histoire sa marque de commerce ?
Ce disque rayé, on l’avait déjà entendu le 31 mars 2025, lorsque Marine Le Pen s’est fait épingler et lourdement condamner pour détournement de fonds publics européens dans l’affaire des assistants parlementaires. Au lieu de s’expliquer sur le fond — où sont passés les millions ? —, on a préféré jeter en pâture la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, livrée à la vindicte au point de devoir être placée sous protection policière. C’est la marque de fabrique du lepénisme : quand la réalité judiciaire dérange, on dynamite le thermomètre et on hurle à la dictature des toges.
Le journalisme d’investigation au pilori
La presse d’investigation subit exactement le même traitement. Une enquête déplaisante n’est jamais une information à vérifier : c’est un complot, une officine, une manœuvre. On le voit bien lorsque des députés du mouvement, à l’instar d’un Philippe Schreck — dont Le Correspondant s’est plu à déballer les belles affaires, rappelant comment l’élu, du temps où il était bâtonnier et président de la CARPA de Draguignan, avait vu s’égarer quelque 200 000 euros investis dans la société Bourbon —, choisissent la tactique de l’esquive et de l’attaque ad hominem dès qu’on gratte un peu trop près de leur propre vernis.
Et ce même gaillard n’en était pas à son coup d’essai, puisqu’il a également voulu tordre le cou à Libération lorsque le journal a révélé les agissements de son attaché parlementaire (Raphaël Ayma, porte-parole du groupuscule néofasciste Tenesoun et proche des milieux identitaires), une affaire également documentée par d’autres titres de la presse nationale.Quand la contradiction dérange, la réponse reste invariablement la même : l’intimidation plutôt que l’explication.
Pourtant, face à ces réflexes d’immunité, les chiffres de la presse d’investigation parlent d’eux-mêmes : entre 2008 et 2017, Mediapart a fait face à 97 actions en justice, essuyant seulement trois condamnations définitives pour diffamation contre 69 décisions le mettant hors de cause. Un bilan encore plus éloquent émerge en 2025 avec environ 340 procédures en dix-sept ans d’existence, pour à peine cinq pertes sur des sujets mineurs, et zéro condamnation concernant une enquête menée sur un responsable politique. Une plainte en diffamation est un droit légitime, mais elle ne transforme pas par magie une investigation rigoureuse en complot international.
Alors, les messages de 2013 sont-ils authentiques ou s’agit-il de faux grossiers ? La justice finira par trancher. Mais au fond, la véritable question n’est plus seulement là. Ce qui saute aux yeux, c’est l’incapacité chronique de ce mouvement à répondre par le droit, la transparence et la décence. À la moindre secousse, le vernis craque, et l’on retrouve les vieux démons de la maison : l’insulte, la menace, et cette bonne vieille théorie du complot. Une drôle de carte de visite pour prétendre aux dorures de la République.






