Il y a des réveils qui laissent des traces. Ce 10 août 2026, à Benghazi, le général de division Fawzi Al-Mansouri a eu le privilège d’expédier son bilan de compétences directement dans la stratosphère. Directeur du renseignement militaire de l’Armée nationale libyenne, la franchise locale du maréchal Khalifa Haftar, le bonhomme venait de quitter la mosquée Sayyida Aisha, quartier d’al-Hawari, après la prière du soir. Un brin de piété bien mérité avant d’aller espionner son prochain.
Sauf qu’un engin explosif, subtilement collé sous son véhicule, a transformé sa berline en brasier. Sur les réseaux sociaux, les photos de sa dépouille calcinée ont rapidement fait le tour des écrans. Du grand art.
Du côté du commandement général, on a immédiatement versé dans la nostalgie larmoyante en pointant du doigt les attentats islamistes d’avant 2014. Une façon élégante d’accuser les fantômes du passé pour éviter de regarder les petits camarades assis dans le même bureau. Car enfin, le général gérait des dossiers hautement sensibles. Et dans la grande maison Haftar, quand on sait trop de choses, on finit généralement par prendre un coup de chaud. De quoi rappeler aux diplomates occidentaux que la stabilité de l’Est libyen ressemble surtout à un immense baril de poudre posé sur un radiateur.
Le Maréchal et ses drôles de tribus
Pour bien saisir la comédie tragi-gomique qui se joue actuellement dans ce malheureux pays, un rapide retour en arrière s’impose. En 2011, l’OTAN et une ribambelle de révolutionnaires enthousiastes offrent une sortie de route définitive à Mouammar Kadhafi. Le Guide, après quarante-deux ans de règne, laisse derrière lui un pays sans autres institutions que son propre carnet d’adresses. Résultat : une balkanisation en règle où milices, anciens, modernes et barbus se disputent le moindre baril de pétrole.
C’est là que surgit notre champion, Khalifa Haftar. Né en 1943, ancien comparse de Kadhafi lors du coup d’État de 1969, capturé au Tchad en 1987 et renié par son chef avec un sens inné de la gratitude, Haftar passe ensuite deux décennies au chaud aux États-Unis, sous la protection bienveillante de Washington. En 2011, il rapplique en Libye avec le costume du sauveur.
Il lui faut attendre mai 2014 et le lancement de son Opération Dignité pour ramasser la mise. Il fédère alors tout ce que la Cyrénaïque compte de tribus, de nostalgiques de l’ancienne armée et de salafistes madkhalistes, ces zélotes qui adorent Dieu et l’ordre établi pourvu qu’on les laisse prêcher en paix. En 2015, le Parlement de Tobrouk le nomme commandant en chef. Et depuis, le maréchal règne, aidé par sa progéniture, au premier rang de laquelle brille son fils Saddam, promu à des postes clés avec ce sens de la méritocratie dynastique qu’on ne trouve que dans les meilleures dictatures familiales.
Un syndic de copropriété sous perfusion
Mais attention, le système Haftar repose sur des pieds d’argile. Sa magnifique Armée nationale libyenne n’est rien d’autre qu’une holding mafieuse et tribale. On achète les loyautés locales en distribuant des strapontins, des marchés publics et des passe-droits.
Et pour financer tout ce petit monde ? On tape dans les réserves du croissant pétrolier, on gère les flux migratoires avec un sens aigu du commerce, et on bénéficie surtout de parrains internationaux fort généreux. L’Égypte et les Émirats arabes unis fournissent le carburant politique et militaire pour faire barrage aux Frères musulmans. La Russie envoie ses mercenaires poser leurs valises là où il y a du brut à gratter. La France, quant à elle, a longtemps pratiqué un art consommé du grand écart diplomatique, jouant les grands seigneurs antiterroristes tout en fermant les yeux sur les méthodes de tonton Khalifa.
En face, à Tripoli, le Gouvernement d’unité nationale fait ce qu’il peut avec l’aide des drones turcs. Résultat des courses : une belle guerre par procuration qui s’est enlisée après l’échec de l’offensive de Haftar sur Tripoli.
Quand la maison brûle, on maquille les façades
L’élimination du chef du renseignement Fawzi Al-Mansouri réduit à néant le narratif de la vitrine sécuritaire de Benghazi. Qu’il s’agisse d’un règlement de comptes interne entre barons rivaux pour le contrôle des prébendes, d’une vendetta tribale ou d’un commando opportuniste, le message est limpide : la maison Haftar tangue.
Quinze ans après la chute de Kadhafi, la Libye demeure une immense zone franche où l’État n’existe que sur le papier glacé des rapports de l’ONU. L’attentat de Benghazi le rappelle brutalement : sous le vernis de la force et les grands discours sur l’ordre, le régime du Maréchal repose sur du sable mouvant. Et quand le terrain commence à se dérober, mieux vaut ne pas avoir trop d’ennemis dans son propre carnet d’adresses.






