DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL DANS LE VAR
Les flammes sont parties depuis plusieurs jours, mais chaque matin, Matteo remet le contact. Dans la benne du vieux Toyota, trois cents litres d’eau roulent d’un bord à l’autre à chaque virage. À ses côtés, Benoît surveille déjà les collines, tandis que Youri vérifie la pompe et les raccords. Ils ne cherchent plus un mur de flammes, mais ce qui se devine à peine : une fumée paresseuse, une racine qui respire sous terre, une braise que le vent pourrait réanimer avant le soir.
Dans le Haut-Var, les pompiers disent que le feu est fixé. Les habitants emploient un autre mot : ils disent qu’il couve.
Ce ne sont pas des héros. Juste trois garçons du pays, casquette enfoncée sur les yeux, bottes blanchies par la cendre et tee-shirts odorants de gasoil et de fumée froide. Sans uniforme, ils connaissent cette forêt par cœur pour y avoir roulé à moto adolescents, coupé du bois avec leurs pères et bricolé des cabanes disparues. Aujourd’hui, les touristes et les flammes sont partis, mais eux restent pour empêcher l’incendie de renaître.
Le vieux Toyota quitte Barjols à la fraîche, lorsque la lumière trompe encore les yeux en faisant paraître les collines intactes. Il ne faut pourtant que quelques kilomètres pour constater que le vert a déserté les lieux.
La première montée soulève un nuage de poussière grise qui accompagne le véhicule avant de retomber. Matteo roule en silence, connaissant chaque pli de ce terrain où les flammes ont sauté les pistes. Depuis le 21 juillet, le feu a dévoré près de sept mille cinq cents hectares, transformant le paysage en une succession interminable de collines noires où l’on traverse l’absence de la forêt. Le gris et un noir mat absorbent la lumière, à peine tranchés par les traînées violettes des retardants largués par les Canadair.
L’odeur change à chaque tournant : cave humide, barbecue oublié, résine brûlée qui pique la gorge. Plus loin, une oliveraie ressemble à des statues de charbon et une clôture s’affale en piquets d’allumettes.
— Là, ça courait très vite, lâche Matteo en désignant une pente, sans préciser qu’il s’agit des flammes.
Plus haut, quatre poteaux carbonisés et une cafetière posée au milieu de nulle part marquent l’emplacement d’un cabanon de vacances où la vallée contemple désormais ses ruines. Un peu plus loin, un homme s’appuie sur une béquille devant la carcasse fondue de sa voiture. Sa main effleure la tôle noircie : — Elle démarrait encore il y a trois jours… Personne n’ajoute un mot. Les incendies réduisent les conversations au strict minimum.
Le Toyota reprend sa route à travers les communes égrenées comme un chapelet de chaos — Pontevès, Correns, Cotignac, Carcès — où une trentaine de maisons n’offrent plus qu’un évier debout ou quelques carreaux de faïence épargnés. Benoît guette la moindre anomalie dans l’air, une vibration ou une fumée suspecte, jusqu’au signal décisif : — Stop.
Le moteur à peine coupé, les trois hommes sautent à terre. Youri s’élance sur la benne pour lancer la motopompe. Le grondement métallique couvre les voix pendant que Matteo déroule le tuyau rêche qui râpe les pierres. L’eau arrive, tend brutalement le boyau, et vient frapper la cendre pour s’enfoncer avec un bruit sourd dans les racines gourmandes.
Pendant que Benoît gratte la terre à la recherche d’un filet de fumée traître, un agriculteur surgit avec sa pelle pour prêter main-forte, perpétuant un geste ancestral d’étouffement par la terre. Le calme revient lorsque la vapeur s’évanouit. Mais la vigilance reste de mise : le feu voyage sous terre comme une taupe.
Le manège reprend plus loin auprès d’autres bénévoles creusant à mains nues autour d’un arbre fumant. La citerne vidée, il faut ravitailler à la rivière, jongler avec un bulldozer capricieux et composer avec l’arrivée tardive des secours officiels bloqués par l’étroitesse des chemins.
Le foyer final confié aux professionnels, le Toyota redescend vers la vallée. La citerne vide rebondit dans la benne à chaque trou.
Demain, à l’aube, ils la rempliront de nouveau.
Une machine invisible
Dans cette partie du Haut-Var, personne ne prétend plus pouvoir tout éteindre seul. Les pompiers ont leurs secteurs, leurs véhicules, leurs procédures. Les agriculteurs ont leurs tracteurs. Les habitants ont leurs souvenirs du terrain, leurs chemins connus depuis l’enfance. Chacun apporte ce qu’il possède.
C’est aussi ainsi que le village a tenu pendant les jours les plus difficiles.
La solidarité n’a pas été organisée avant l’incendie. Elle est apparue après les premières alertes, presque naturellement. Elle n’a ni président, ni bureau, ni statuts. Personne n’a décidé de la créer. Elle s’est construite comme se construisent les choses urgentes : un premier coup de téléphone, un message envoyé à dix personnes, puis cinquante, puis cent.
Une idée lancée un soir et qui, le lendemain, appartient déjà à tout le village.
À Barjols, les groupes WhatsApp ne s’arrêtent jamais. Le téléphone vibre à toute heure. Une photo apparaît. Une fumée aperçue au-dessus d’une colline. Un message suit presque aussitôt : « Vérifié, ce n’est rien. »
Quelques minutes plus tard, un autre demande des packs d’eau à Pontevès. Un troisième cherche un groupe électrogène pour une exploitation isolée. Une ferme manque de fourrage. Une famille a besoin de couvertures. Quelqu’un répond qu’il part dans dix minutes. Un autre propose une remorque. Une troisième personne écrit simplement : « C’est bon, on a trouvé. »
Entre deux alertes, la vie insiste.
Quelqu’un partage la photo d’un chat profondément endormi sur une montagne de cartons. Une plaisanterie circule. Trois émoticônes apparaissent. Les conversations reprennent aussitôt leur gravité.
On rit quelques secondes. Pas davantage. Ici, l’humour sert surtout à empêcher la fatigue de gagner. Très vite, la solidarité déborde des téléphones.
Les restaurateurs rouvrent leurs cuisines après le service. Les fourneaux, qui devraient refroidir, repartent pour plusieurs heures. On prépare des repas que personne ne facturera. Des plateaux sont déposés dans les casernes, dans les véhicules, sur les parkings où les équipes changent de rotation.
Un hôtelier ouvre quelques chambres. Une famille pousse un canapé contre le mur pour faire de la place à deux sinistrés arrivés la veille avec un simple sac de voyage. Une autre prête une machine à laver parce que des vêtements sont restés dans des maisons évacuées trop vite.
Chez Nikita, Samantha remplit discrètement une glacière. Avant que les bénévoles ne repartent, elle glisse quelques bières fraîches dans leur coffre. Elle ne dit rien. Les bouteilles disparaissent entre deux packs d’eau, presque comme un secret.
Ce sont des petits gestes qui racontent le mieux les journées qui suivent l’incendie. Pas les grands discours. Une bouteille posée sur une table. Un café préparé avant l’arrivée d’une équipe. Une personne qui dit : « Je peux y aller. » Une autre qui répond : « Je m’en occupe. » À mesure que les jours passent, cette entraide improvisée devient une mécanique.
Le chef d’orchestre aux semelles de plomb
Au milieu de cette agitation, un homme semble pourtant être partout à la fois. On finit toujours par entendre son nom. François Volpi. Trente-neuf ans. Président de l’association locale Aimer Barjols, village d’avenir.
Sa silhouette est reconnaissable avant même qu’on distingue son visage. Une allure ronde, des petites lunettes qui glissent sans cesse sur son nez, une barbe de quelques jours. Il avance vite, comme ceux qui pensent déjà à la tâche suivante alors qu’ils n’ont pas encore terminé celle qui est devant eux.
Il répond à un appel en marchant. S’arrête pour déplacer un carton. Repart avant d’avoir fini sa phrase. Les habitants le décrivent comme quelqu’un capable de fabriquer une solution avec trois bouts de ficelle et beaucoup de bonne volonté. Lui préfère un autre mot : « Solidarité ». Il le prononce sans emphase. Pas comme un slogan. Plutôt comme une évidence.
Dès les premières heures, il prend contact avec la direction logistique du SDIS du Var. L’idée est simple : ne pas envoyer n’importe quoi n’importe où, mais essayer de répondre aux besoins réels du terrain.
Au début, il s’agit surtout d’aider ceux qui combattent le feu. Les sapeurs-pompiers, les militaires de la Sécurité civile, les équipes qui passent des heures dans les collines. Puis les besoins changent. Les habitants évacués apparaissent dans la liste. Les premières difficultés de relogement arrivent.
En moins de deux semaines, l’association organise quatre grandes collectes, les 24, 27, 29 et 30 juillet, avec l’appui d’Hyper U Cap Sainte-Baume, d’un second point installé à Barjols, d’Intermarché Saint-Maximin. L’Imprimerie Saint-Maximinoise crache gratuitement les affiches et les flyers.
Au total, plus de 14,8 tonnes de denrées et de produits de première nécessité. 465 repas servi pour les secours et 19 personnes originaires de Barjols et de Châteauvert, évacuée et relogées.
Les chiffres donnent une mesure. Ils ne racontent pas les journées. Ils ne disent pas les portes ouvertes tôt le matin, les voitures qui entrent et sortent, les conversations commencées sur un trottoir, les personnes qui arrivent avec trois sacs et repartent avec une mission.
Depuis le début des incendies, la maison de François a changé de fonction. Elle n’est plus seulement une maison. Elle est devenue un point de passage.
Chaque matin, dès l’aube, il ouvre son garage de la rue Pierre Curie. Derrière, les cartons se sont empilés. L’eau, les boissons fraîches, les compotes, les biscuits, les barres céréalières attendent ceux qui repartent dans les collines.
Les pompiers connaissent l’adresse.
Entre deux rotations, certains s’arrêtent quelques minutes. Ils descendent du camion, prennent une bouteille, un café, quelque chose à manger. Parfois ils restent debout sur le trottoir. Parfois ils repartent presque aussitôt vers les pistes noircies.
Et bien avant que les réserves ne commencent à manquer, François est déjà reparti. Toujours une longueur d’avance. Parfois deux. Son terrain change. Il quitte la rue Pierre Curie et reprend la route. Direction les grandes surfaces, les enseignes, les lieux où quelques palettes peuvent, en quelques heures, devenir des repas, des bouteilles d’eau ou des réserves pour ceux qui n’ont pas le temps de se nourrir.
Sa méthode est simple : ne jamais attendre la demande. Il appelle, il explique, il négocie. Et lorsqu’il n’obtient pas de réponse assez vite, il prend parfois son sac et va lui-même devant les magasins.
Sur les routes du ravitaillement
Ce matin-là, il reprend la route de Draguignan, à plus de cinquante kilomètres de Barjols, pour une nouvelle collecte.
Sa voiture porte encore les traces des derniers jours. La portière côté passager refuse, une fois de plus, de fermer correctement. Il faut donner un coup d’épaule pour entendre la serrure accepter enfin de se verrouiller. François ne s’en aperçoit même plus. Ce geste est devenu aussi automatique que tourner la clé dans le contact.
Derrière lui, deux voitures apparaissent. Toujours les mêmes. Des bénévoles qui, depuis plusieurs jours, ont pris l’habitude de partir ensemble sans même avoir besoin de se donner rendez-vous. Personne n’a fixé d’heure précise. Personne n’a établi de planning. Pourtant, chaque matin, ils finissent par se retrouver.
Depuis le début de l’incendie, les journées ont créé leurs propres habitudes. On se retrouve tôt. On charge une voiture. On répond à un appel. On part chercher ce qui manque avant que quelqu’un ait le temps de dire qu’il manque quelque chose.
Au Carrefour Le Salamandrier, à Draguignan, le parking est encore presque vide lorsqu’ils arrivent. Quelques employés commencent leur journée. Les premiers chariots apparaissent devant les portes vitrées du magasin.
François retrouve son équipe. Le principe est simple : se placer à l’entrée, expliquer en quelques mots la raison de leur présence, puis laisser les clients choisir eux-mêmes ce qu’ils souhaitent donner.
Pas de discours préparé. Pas de culpabilisation. Seulement une phrase répétée toute la matinée : les pompiers ont besoin de tenir. Certains donnent un sourire, d’autres un seul produit, les plus généreux se lâchent : une bouteille d’eau, des biscuits, des conserves, des produits de première nécessité. Des gestes ordinaires qui, mis bout à bout, finissent par former une organisation.
C’est ainsi qu’Aimer Barjols a construit son mouvement depuis les premiers jours, fort d’une armée de bénévoles mobilisés : des retraités, des agriculteurs, anciens menuisiers, soudeurs… des volontaires de tous horizons.
Quand les chemises blanches tombent la veste
Certains profils surprennent. Comme Sylvain. Directeur du Carrefour Le Salamandrier, il n’a pas franchement les ongles noir de paysan, de celui que l’on imagine au milieu d’une collecte. Il porte encore l’allure d’un responsable de grande surface : une chemise impeccable, une tenue de cadre, cette façon d’un homme habitué aux chiffres, aux stocks et aux réunions.
On l’imagine derrière un bureau. Pas au milieu des cartons. Pourtant, depuis le début de l’incendie, Sylvain ne se sentait pas vraiment à l’aise dans son bureau climatisé. Au départ, il a simplement imprimé quelques affiches pour appeler aux dons. Des feuilles A4 sorties de son imprimante et accrochées à l’entrée du magasin. Puis il a compris que les besoins dépassaient les murs de son commerce.
Alors, il s’est retroussé les manches et il est parti lui-même rejoindre le campement des pompiers installé près de Pontevès. Avec sa voiture personnelle. Ses agents de sécurité l’ont ensuite rejoint. Les cravates ont disparu.
Les chemises se sont couvertes de poussière. Pendant des heures, ils ont porté des cartons aux côtés des bénévoles. Un directeur de magasin devenu manutentionnaire.
Un homme qui, pendant quelques jours, a laissé sa fonction derrière lui pour faire simplement ce qu’il fallait faire. « Je ne pensais pas voir ça », raconte François.
Car Sylvain n’est pas le seul. Quelques kilomètres plus loin, une autre porte s’est également ouverte. Celle de l’agence Allianz de Draguignan, dirigée par Romain Gabelotaud-Dufour.
Là aussi, les habitudes ont changé.
Les contrats d’assurance ont laissé place aux sacs de vêtements. Les dossiers ont disparu sous les cartons. Une chaussure dépasse d’un cabas. Une casserole apparaît au fond d’un autre. Des produits d’hygiène, du matériel de puériculture et des denrées alimentaires occupent désormais les espaces où l’on reçoit habituellement les clients.
Romain a choisi d’ouvrir son agence pour préparer la suite. Car l’urgence ne s’arrête pas lorsque les flammes disparaissent. Après ceux qui combattent le feu viennent ceux qui doivent rentrer chez eux. Ceux qui retrouveront une maison abîmée.
Ceux qui devront reconstruire ce qui peut encore l’être. La collecte d’Allianz s’inscrit dans ce moment plus discret : celui où l’on ne lutte plus contre l’incendie, mais contre ses conséquences.
Mais Romain veut aller plus loin que les cartons. Il sait qu’après les dons viendra le temps des dossiers. Les déclarations, les expertises, les échanges avec les compagnies d’assurance. Une autre bataille commencera, moins spectaculaire, mais parfois tout aussi éprouvante pour ceux qui auront perdu une partie de leur vie.
Alors l’agence propose de mettre ses compétences au service des sinistrés.
Quelques-uns de ses collaborateurs, habitués aux contrats et aux garanties, aideront les habitants à préparer leurs dossiers, à comprendre leurs droits et à ne pas se perdre dans les lignes écrites en bas des pages.
Pendant des années, les clients ont appris à regarder les petites astérisques des contrats. Cette fois, la logique s’inverse. Il ne s’agit plus seulement d’expliquer ce qui n’est pas couvert, mais d’aider ceux qui ont tout perdu à obtenir ce à quoi ils ont droit.
Lorsque François repart de l’agence, il ne remonte pas dans sa voiture les mains vides. Dans son coffre, trois sacs remplis de denrées rejoignent les autres collectes. Trois sacs de plus. Peut-être peu de chose à l’échelle d’un incendie. Mais dans cette histoire, tout commence toujours par peu de chose. Une bouteille. Un carton. Une porte qui s’ouvre. Et quelqu’un qui décide de ne pas laisser l’autre seul.
Le cœur battant des anciennes tanneries
À Barjols, tout finit par converger vers les anciennes tanneries.
Les dons arrivent de Draguignan, de Brignoles, des villages alentour dont certains habitants n’avaient jamais entendu parler avant ces journées d’incendie. Des voitures particulières, des fourgonnettes, parfois un tracteur. On ouvre un coffre. On sort une caisse d’eau, un sac de vêtements, quelques produits alimentaires. On tend ce qu’on peut. Puis on repart.
Les visages changent. Les cartons restent.
Le bâtiment a connu d’autres vies. Autrefois, on y travaillait le cuir. Les peaux trempaient dans les cuves, les ouvriers circulaient entre les murs humides des ateliers. Aujourd’hui, l’odeur a changé. Elle mélange le carton, les légumes fraîchement coupés, la poussière et l’essence des véhicules qui entrent et sortent sans interruption.
Les murs n’ont pas bougé. Mais ce qu’ils abritent raconte une autre histoire.
En bas, le désordre semble total. Des pioches sont appuyées contre un mur sans que personne ne sache vraiment à qui elles appartiennent. Une caisse déborde d’assiettes dépareillées. Des casseroles s’empilent les unes dans les autres. Des sacs de vêtements attendent leur tour.
Pourtant, rien n’est perdu. Chaque objet finit par trouver une destination.
Chaque carton finit par trouver quelqu’un. Il faut monter l’escalier de pierre pour comprendre ce qui se joue ici. Les marches sont usées par des générations d’ouvriers. Depuis quelques jours, elles portent d’autres pas. Ceux des bénévoles qui montent et descendent avec des plateaux, des cagettes, des marmites.
En haut, le bruit change. Ce ne sont plus les palettes que l’on entend. Ce sont les couteaux. Une lame frappe une planche. Un couvercle de marmite résonne. Une grande cuillère tourne dans une casserole. La pièce ressemble à une cuisine familiale un dimanche matin. À une différence près : personne ici n’attend sa famille.
Ils attendent les pompiers. Ceux qui dorment dehors. Ils viennent du Var, mais aussi de loin. Des Alpes-Maritimes. Du Puy-de-Dôme. De Haute-Savoie. De l’Isère.
Des hommes et des femmes qui ont quitté leur département pour venir renforcer les équipes locales. Certains sont arrivés avec leur camion. D’autres avec quelques affaires dans un sac. Beaucoup dorment encore là où ils peuvent : dans des tentes, dans des bâtiments réquisitionnés, parfois directement à proximité des secteurs d’intervention.
Leurs journées commencent avant le lever du jour et se terminent lorsque la forêt accepte enfin de se taire. Entre deux rotations, ils mangent ce qu’ils trouvent. Un sandwich avalé debout. Une bouteille d’eau entre deux départs. Quelques minutes assis avant de repartir.
C’est pour eux que les cuisines des anciennes tanneries fonctionnent depuis plusieurs jours. Une cinquantaine de bénévoles occupent la pièce. Ils ne travaillent pas vraiment ensemble. Ils travaillent côte à côte. Chacun a trouvé sa place.

Personne ne donne d’ordre. Personne n’a besoin d’en donner. Nathalie relève enfin la tête de sa planche. Elle essuie ses mains sur son tablier. Hier, ils ont servi deux cents repas.
Elle le dit sans fierté particulière. Comme on annoncerait la météo du lendemain. Ce chiffre n’est pas une performance.
C’est simplement la conséquence d’une chaîne qui s’est mise en place avec les quatre grandes collectes d’Aimer Barjols et l’action commune menée avec le collectif local La Dalle en Pente. Les Moulons sont là. La Confédération paysanne aussi. Des habitants du village les ont rejoints au fil des jours.
Certains restent deux heures. D’autres passent la journée entière. Une femme explique qu’elle ne cuisine jamais autant chez elle. Un ancien restaurateur rit en disant qu’il retrouve enfin le bruit d’un service. Personne ne parle de fatigue. Elle est devenue trop évidente.
San fin ni faim
Dans cette agitation, une silhouette finit par apparaître.
Matteo.
Quelques heures plus tôt, il était encore dans la forêt, les mains sur un tuyau, penché au-dessus d’une terre qui fumait encore. Il cherchait les braises cachées sous les racines, ces feux invisibles capables de renaître après le passage des flammes.
Maintenant, il est propre. Il s’est lavé. Il a changé de vêtements. Mais il garde quelque chose de la forêt. L’odeur du bois brûlé. Elle s’est accrochée à ses cheveux, à son tee-shirt, à sa peau. Une odeur que la douche n’a pas complètement emportée.
Autour de lui, d’autres bénévoles prennent place. Certains portent encore les traces des derniers jours. De la boue sur les chaussures. De la fumée dans les vêtements. Des visages fatigués, mais des gestes précis, répétés sans même y penser.
Ils viennent de partout. De la forêt. Des commerces. Des exploitations agricoles. Des rues du village.
Il y a Sandra, la gérante de « La Mauvaise Herbe », un gîte installé dans les bois, qui a vu son refuge épargné à quelques mètres seulement par l’incendie. Il y a Ghania, arrivée récemment dans le village, venue simplement pour « mettre la main à la pâte ».
Il y a Coralie, qui passe d’une table à l’autre, vérifie les portions, replace une barquette, compte les repas, rappelle qu’il faut servir les pompiers en premier. Sa fille, Alizée, la regarde s’agiter et sourit. « N’en fais pas trop, maman. On sait qu’ils sont tous bien gaulés. ». La remarque déclenche de fous rires. Pendant quelques secondes, le ton change. On parle autrement. On se taquine. On retrouve presque une vie normale.
Presque.
Peu après, le téléphone de François se met à vibrer. Une fois. Puis une deuxième. Puis plusieurs autres. Autour de lui, les portables s’allument presque au même moment. Les groupes WhatsApp, silencieux depuis quelques heures, recommencent à défiler à toute vitesse. Les messages s’empilent.
Personne ne prend le temps de tout lire. Chacun cherche simplement un nom. Châteauvert. Quelques kilomètres plus loin, un filet de fumée vient d’être aperçu au-dessus des collines. Une braise oubliée a retrouvé de l’air.
En quelques minutes, les premiers véhicules repartent. Les portières claquent. Les bénévoles quittent les tables. Les sirènes recommencent à traverser la vallée.
Dans la cuisine, personne ne range les couteaux.
Une bénévole reprend simplement la cuillère en bois et continue de remuer lentement la polenta dans le faitout.














