Le journal qui retourne le couteau dans l’info

Le Correspondant, journal d'Investigation et du grand reportage

Le journal qui retourne le couteau dans l’info

23 octobre 2021

L’amour aux temps du corona

Maison close à la Jonquera, Espagne, aux temps du coronavirus

François Missen, 87 ans, est grand reporter et double lauréat du prix Albert Londres et du prix Pulitzer. Depuis sa résidence espagnole, il raconte sa guerre contre le coronavirus, avec humour et gravité. Témoignage.

 

Le 18 juin 1940, j’étais trop jeune pour me lancer dans un périple de milliers de kilomètres, à travers la Méditerranée et la Manche, pour rejoindre Londres, QG du Général.

 

80 ans plus tard, me voilà enfin disponible pour répondre à l’appel du sang et des larmes de Macron. Je prends mes armes pour faire face à l’ennemi de l’année 2020 : le coronavirus.

 

Je le confesse : en découvrant son nom, au début de l’année, et avant qu’il ne remplisse les cimetières, j’ai été pris d’affection pour ce nouveau virus, car la Corona est ma bière préférée – comme elle l’était pour Chirac.

 

Aujourd’hui, je le dis : je suis prêt à lui tordre le cou, jusqu’à lui faire cracher ses poumons.
Des milliers de morts dans le monde, voici l’œuvre de ce salopard. De plus, le petit machin n’a même pas le courage de se montrer. Fourbe, il se cache dans les poignées de porte, les emballages de bières, les boîtes de conserve, les poignées de mains et les baisers enflammés. Bientôt, il va se planquer dans nos orteils pour se faire une place dans nos poils pubiens et infecter les fœtus.

 

Le bureau Véritas de La Mecque … 

J’ai décidé de lui faire la guerre. Après tout, nous sommes en guerre. Macron l’a dit. Philippe l’a répété. Si ce maudit virus venait à mal muter (va savoir !), c’est toute la population mondiale qui serait décimée.

 

Pour le moment, il tient la dragée haute. Il n’a de pitié pour personne. Ni les grands de ce monde, ni les anciens, ni l’uniforme, ni même Dieu. Ce « truc » se fout de tout, il s’assoit sur la Thora et ses hassidis, se moque de Bouddha et de Moïse et n’hésite pas à envoyer en enfer les courtisans des vierges du paradis – pourtant certifiées par le bureau Véritas de La Mecque.

 

Personne n’y peut rien devant le monstre : les missiles deviennent des jouets sans piles, les avions de combats au sol, les molosses de l’Otan réduits en ribambelle de scouts. La planète entière est sur off. Plus de sorties, plus d’activités. Tout le monde doit hiberner et se délecter devant les Feux de l’amour ou les refrains de BFM TV, en attendant la panacée antipaludéenne du bon docteur marseillais ou l’intervention des chercheurs cubains (le monde communiste, enfin, au secours du capitalisme).

 

Fait curieux : tout le monde est au garde-à-vous, depuis l’instauration du confinement. Aucun insoumis, même pas Mélenchon. Même pas les indigènes catalans. Une devise mondiale commune : « sauve qui se cache ».

 

Grand reporter habitué aux terrains de guerre, avec la bougeotte dans les veines, je suis moi-même assigné à résidence. Et résigné à vivre « un jour sans fin » : mon quotidien est un ballet d’allers et venues entre mon bureau et mon salon, le salon et la cuisine, la cuisine et les toilettes, là où j’envoie chiiii… l’ennui avec des pensées d’une autre sphère.

 

Exemple : hier, alors que je me « libérais » du saucisson de la veille, je me voyais dans la peau d’un futur héros, en train de parcourir le monde pour rapatrier un vaccin. Et sauver le monde…
Rêve éveillé, je divague …

 

Ce matin, j’ai décidé d’envoyer le corona au diable, de lui tordre le cou (avec des lunettes et un masque quand même) et de le mettre au tapis. Après tout, elle n’est qu’un « missile » de plus sur ma feuille de route, moi qui ai tutoyé les pires guerres du monde.

 

Ma décision est sans appel : je vais franchir la porte de mon domicile. Faire un tour. Respirer le soleil du printemps. Et éprouver l’orgueil de « l’œuvre accomplie ». Jamais pareille expédition n’avait exigé autant de préparatifs :  j’ai retourné tout le grenier pour déterrer mon arsenal de guerre : un vieux masque à la Zorro, le béret du Comandante, ramené – d’une boutique « attrape-couillon » – de la vieille Havane. Des mitaines. Des bandes molletières. Des Pataugas (mes Rangers étant au ressemelage) et un blouson multi-poches. Manquerait qu’à y glisser un corned-beef, des pansements, du mercurochrome et une flasque de rhum. Me voici grimé en Barbudos.

 

Au commencement, c’était l’action. 

Dehors, le front est proche. Juste derrière la fenêtre, des « milliards de petits soldats » en embuscade. Un coup d’œil à travers la porte. Le printemps est brutal et somptueux. Le parking de la résidence est désert. Dedans, des caisses à 50 000 euros, qui ne servent plus qu’à la déco. Là une Mercédès ; ici, une Maserati (ah ! le veinard !). Çà et là, l’odeur fade des tuyaux échappements. Et, à l’infini, la zone de guerre

 

J’ouvre ma portière. OK.

Contact. OK.

Vitres fermées. OK.

Ray-Ban ajustées. OK.

Masque. OK.

Pression sanguine. OK. Allez.

Go ! Go ! À l’assaut !

Un Carrefour.

Babord ? RAS.

Tribord ? RAS.

Horizon dégagé.

Carte d’état-major : Toroella de Montgri (ma destination).

Repéré ?

Affirmatif !

 

Première halte : une supérette tous produits. Tout autour, l’ombre de l’ennemi. Une pancarte donne le ton : « interdiction de manipuler les produits à mains nues ». Dans le rayon des fruits et légumes, une pyramide de gants censés bloquer le méchant. Idem chez le boucher, qui dissèque le saucisson non halal, devant deux femmes voilées… de masques chirurgicaux.

 

Première inspection poussée du front : sardines du jour : disponible. Bœuf à mijoter : disponible. Rhum : disponible sous vitres cadenassées. Rouleaux de papier toilette : non disponibles. Rouleaux de sopalin : non disponibles. Pangolin à mijoter : invisible.

Corona : toujours invisible.

Demi-tour. Le caddie vierge, je me replie vers la boulangerie :

  • Un pan por favor… (Un pain, s’il vous plait…)
  • Hvneousirbn (sic)
  • Como ? (Comment ?)
  • Xjeovmoeabp (sic).
  • Como ? (Comment ?)
  • Lemsciqer (sic).

Je renonce.

 

Attendre une réponse en catalan sous un masque antiviral de protection, c’est comme gravir l’Everest en tong. Et puis, la file d’attente grossit : or, dans la foule, il est difficile de distinguer les résistants et les Mata Hari au service de corona.

 

Direction Supermercat d’Escartit. Une lueur d’espoir dans ce front avancé. Je retrouve mes indics de la résistance. Mais tiennent-ils bons ou sont-ils retournés par l’ennemi ? En tout cas, ils sont toujours fidèles au poste, prêts à libérer quelques minutions.

 

Raquel, la vendeuse, me présente cinq poulets rôtis. Ses yeux sont d’une énergie à faire grimper la température au-dessus de 60 degrés, jusqu’à faire fondre le Covid-19 et toute sa maudite famille.

Mon cœur a manqué d’exploser, mais je n’ai même pas le droit d’y penser…

 

Cette amazone aurait pu se mettre au chômage, rester chez elle, avec ses pauvres moyens, et rêver au couple idéal devant un nanar américain (c’est toujours mieux que de crever, intubée, en réa). Mais l’intrépide a préféré s’exposer à l’indulgence et à la virulence de corona. Sans même rechigner. Respect.

 

Dernière inspection du front, le présentoir de la presse. L’équipe ? Niet. Le journal du Dimanche ? Niet. Le Monde: plusieurs centaines de mors en France, en moins de 24 heures. Pauvre France.

El Pais ? ” 738 muertos en las ultimàs 24 horas “.

Pauvre Espagne !

 

Confiné… dehors

Soudain, je me surprends à trembler. Besoin de fuir. Mais pour aller où ? Rentrer en France ? Rester en Espagne ? Le corona n’a pas de frontière. Je me sens pris au piège, confiné dehors. A 87 ans, je n’ai jamais autant ressenti l’étau se resserrer sur moi. J’étouffe. Besoin de respirer. Je me suis réfugié dans la voiture. Et c’est là, derrière le volant, qu’une idée saugrenue m’est venue : me rendre à un autre supermarché, du sexe celui-là… à la Jonquera. Je suis pris par une furieuse envie de sentir mon corps vibrer, peut-être une dernière fois.

 

La Jonquera est à une trentaine de kilomètres de la frontière française. Sa nouvelle apparence est une punition. Ce n’est plus une ville, juste un désert, un terrain de guerre sans décombres.

Ses rues sont tristes et mornes, les magasins sont clos, les vitrines aveugles, les cafés, les restaurants, les églises… c’est un paysage de fin du monde, dévoré par une terrible sensation de solitude.

 

Pour l’Espagne, ça fait donc deux guerres, après celle des républicains contre les franquistes, en 1936. Un drame semé d’outrages, toujours vivants dans la mémoire espagnole. A l’époque tout manquait : la nourriture, le travail, l’argent, la santé. Et, au bout, il y eu près de 500 000 morts.

 

Oh, je le sais, la comparaison ne vaut pas tripette, mais le coronavirus est sur la bonne voie pour remplir des nécropoles. C’est dément de voir cette maladie imposer sa toute- puissance, jusqu’à obliger les médecins à choisir qui doit mourir, et devoir constater sa préférence gourmande pour les vieux de mon âge.

 

L’idée m’a glacé le sang : soudain, plus question d’une bonne paire de reins dans mes mains. J’ai eu comme un froid. Comme une claque. Au diable mes vibrations, exit mes tentations : j’ai refermé la fenêtre de ma voiture et j’ai rebroussé chemin pour retrouver mon confinement. En toute sécurité.

 

Voilà, comment j’ai asphyxié le corona – pour le moment.

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