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Mohamed Lakhdhar Hamina : Palme et poings levés

Pendant que les projecteurs cannois s’ébrouent joyeusement sur les tapis rouges de 2025, un grand du cinéma s’en est allé sur la pointe des pieds. Mohamed Lakhdhar Hamina, seul réalisateur arabe à avoir raflé la Palme d’Or, laisse derrière lui une œuvre taillée dans la pierre et la mémoire. Retour sur la vie d’un grand artiste… comme on n’en fait plus.

 

Il n’aura pas eu droit à une montée des marches, ni même à un selfie sur fond de yacht. Et pourtant, c’est lui qui, en 1975, avait mis K.O. la Croisette avec Chronique des années de braise, brûlot poétique et politique sur l’indépendance algérienne. Une Palme d’Or qui n’a pas jailli des vapeurs de champagne, mais d’un brasier de douleur, de guerre et de silences. Un film avec des tombes. Du lourd, du vrai, du cinéma comme on en fait rarement… et comme on en célèbre encore plus rarement.

 

Et il ne fallait pas être cardiaque pour sortir ce genre de vérité sur les écrans français. À peine la Palme glanée, le cinéaste s’est retrouvé dans le collimateur de quelques gardiens nostalgiques de l’Empire — ces mêmes qui préfèrent la guerre d’Algérie en noir et blanc (et sans les Algériens). Menaces, pressions, courriers venimeux : l’accueil fut à la hauteur de son œuvre. C’est dire s’il avait touché juste.

 

Car Chronique n’était pas qu’un film : c’était une gifle. Et dans cette fresque de cendres et de cris, Hamina glisse un épisode que les manuels d’histoire avaient prudemment zappé : le typhus en Algérie coloniale. Un virus ? Oui. Mais aussi un révélateur. Les Français évacués, les Algériens enfermés dans des enclos, livrés à la maladie comme on abandonne du bétail à la peste. Pas de médecin, pas de secours. Juste l’attente. Et la mort, qui fait son petit boulot en silence, pendant que les autorités attendent que « ça passe ». Hamina n’a pas raconté cette scène : il l’a filmée. L’agonie des corps qui tombent comme des feuilles sèches, et les survivants qui restent derrière un grillage, à compter les morts.

 

Au milieu de ce chaos, il jouait lui-même le fou, celui qui vaticine et babille dans les rues. Le fou qui voit l’horreur, sent l’injustice, un fou serein, qui brûle dans son fond, mais si impuissant devant l’inhumanité, l’oubli et le silence des siens, qu’il se remet aux tombes. Aux morts. Il leur raconte les petites grandes choses du quotidien, comme on chuchote à une armée d’ombres, en espérant soulever un cimetière contre la colonisation, faute de vivants. Ce n’était pas une scène. C’était un cri en haillons.

 

C’était cela la Chronique des années de braises : pas de héros en Technicolor, pas de happy end : seulement des paysans en colère, des corps fatigués, des pierres froides qui parlent mieux que les vivants. Hamina est l’un des rares à avoir filmé la guerre sans faire la guerre au bon goût.

 

Hamina, c’était la Palme sans paillettes. La poésie dans la poussière. Le combat sans frime.

Né à Tiaret en 1944, il a grandi dans un pays en feu, avant de partir étudier le cinéma en France — ce qui, vu le contexte, tenait déjà du scénario. De retour au pays après l’indépendance, il aurait pu faire carrière dans la com, ou vendre du rêve en noir et blanc. Mais non : il a choisi le réel. Le rugueux. L’humain. Résultat ? Des films qui ne s’usent pas, même à force de les revoir. Et surtout, un legs : celui d’un cinéma qui gratte, qui pleure, qui pense. Pas un produit, un propos.

 

Son œuvre ? Une symphonie en mode mineur, entre champs de ruines et visages muets. Chaque plan était un cri sans micro. Une esthétique de la dignité, du doute, de la perte. De l’Algérie, il a fait un miroir. Pas toujours flatteur, mais toujours juste.

 

Il est mort jour pour jour, cinquante ans après sa Palme d’or. Une sortie millimétrée, comme un dernier clap, en bon cinéaste qu’il était. Cannes, de son côté, n’a pas trop applaudi. Faut dire que Lakhdar-Hamina n’a jamais été très festival compatible : pas assez star et résolument pas décoratif.

Cinquante ans après l’avoir couronné, on l’enterre sans bruit. Un demi-siècle pour passer de la lumière à l’ombre. À croire qu’à Cannes, la mémoire a une date de péremption. Plus courte que celle du champagne.

 

 

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