Le Correspondant

Le prix du Goncourt

Kamel Daoud, Lauréat du Prix Goncourt 2024

À Paris, on lui a donné le Goncourt. À Oran, on lui a rendu la monnaie : trois ans ferme. Kamel Daoud paie cash.

 

Il y a des académies qui distribuent des prix. Et d’autres qui distribuent des peines et des mandats d’arrêt. Entre les deux, parfois, il suffit de traverser la Méditerranée.

 

Kamel Daoud, 55 ans, Goncourt en poche et condamnations en prime, a appris le 21 avril que le tribunal d’Oran venait de lui infliger trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende. Une somme qui, convertie en mètres carrés parisiens, offre un confort nettement supérieur à celui des établissements pénitentiaires locaux — mais chacun ses priorités immobilières.

 

Son crime ? Avoir écrit Houris. Un roman. Traduit, primé, commenté — et désormais jugé. Non pour sa qualité littéraire, ce qui aurait au moins eu le mérite d’un débat, mais pour son contenu : la « décennie noire », cette guerre civile que le pouvoir préfère conserver dans les archives scellées plutôt que dans les bibliothèques.

 

La base juridique est connue : la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Un texte qui, sous couvert de refermer les plaies, interdit surtout de les décrire. Deux cent mille morts, officiellement. Les chiffres n’ont jamais été convoqués à la barre.

 

Première originale dans ce palmarès judiciaire : la loi est appliquée à une œuvre de fiction. Le roman entre donc officiellement dans le code pénal. Après tout, pourquoi s’arrêter aux faits quand l’imaginaire peut aussi être poursuivi ?

 

Le raffinement procédural mérite également d’être salué. Jugement rendu en l’absence de l’accusé. Sans avocat. Avec ce souci d’efficacité qui évite les longueurs inutiles — comme la défense, par exemple. Kafka avait imaginé des situations similaires, mais il n’avait pas pensé à les situer à Oran.

 

À l’origine de la plainte, une organisation de victimes du terrorisme. Initiative respectable, si ce n’est qu’elle consiste ici à faire condamner celui qui a tenté de raconter ce que ces victimes ont subi. La mémoire, oui — mais encadrée.

L’écrivain, depuis la France où il réside, a réagi avec une sobriété presque désarmante. Il dit vouloir retourner un jour en Algérie. Pour l’instant, la justice locale semble préférer qu’il s’abstienne de tout projet touristique prolongé.

 

Le dossier, déjà fourni, s’épaissit. Accusations d’utilisation d’un témoignage réel, procédures croisées entre Alger et Paris, mandats d’arrêt internationaux : à défaut d’un nouveau roman, l’affaire produit sa propre intrigue. Et son personnage principal collectionne désormais deux types de distinctions — les prix littéraires et les poursuites judiciaires. Peu d’auteurs peuvent en dire autant.

 

À Paris, l’indignation a suivi son cours habituel : déclarations, communiqués, préoccupations. Le Quai d’Orsay observe « avec attention », formule diplomatique qui permet de regarder un incendie sans sortir le tuyau d’arrosage. Rappel utile : Kamel Daoud est aussi citoyen français. Ce qui donne à l’affaire un léger parfum de contentieux international, à défaut d’en modifier l’issue.

 

Pendant ce temps, Houris circule toujours. Interdit en Algérie, mais largement piraté. Le public n’a visiblement pas attendu l’autorisation pour lire. Comme quoi, la littérature garde encore cette fâcheuse tendance à échapper à ceux qui veulent la contrôler.

 

Reste une question, presque académique : à partir de quel moment un roman devient-il une infraction ? Réponse locale : dès qu’il commence à dire ce qu’il ne faut pas écrire.

 

Quant au Goncourt, il conserve toute sa valeur.
Simplement, selon les latitudes, il peut désormais s’accompagner d’un supplément inattendu.

 

Trois ans ferme, par exemple.

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