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Darmanin découvre la justice

Alors que la mort d'une fillette de onze ans dans le Gers embrase le débat public, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, choisit d'en découdre avec la magistrature. Derrière la légitime émotion collective, une instrumentalisation politique s'est mise en marche, qui s'inscrit dans une tendance de fond : le populisme anti-judiciaire, désormais banalisé jusqu'aux plus hautes sphères de l'État.
Gérald Darmanin lors de la cérémonie de prestation de serment des nouveaux magistrats, au palais de justice de Bordeaux, le 21 février
Gérald Darmanin lors de la cérémonie de prestation de serment des nouveaux magistrats, au palais de justice de Bordeaux, le 21 février

Il existe des réveils difficiles. Celui de Gérald Darmanin mérite une place particulière dans la catégorie. Le garde des Sceaux vient en effet de découvrir, avec une émotion qui semble sincère, que la justice française accumule les retards, les dossiers en souffrance, les signalements non traités et les procédures qui s’égarent dans les couloirs administratifs. Une découverte d’autant plus bouleversante qu’il est précisément le ministre chargé de cette institution.

La révélation lui est venue à l’occasion de l’affaire Lyhanna.

Le drame est connu. Une fillette de onze ans disparaît à Fleurance, dans le Gers, le 29 mai. Quelques jours plus tard, son corps est retrouvé dans un silo désaffecté. Le principal suspect, Jérôme Barella, quarante et un ans, est rapidement mis en examen.

Puis les détails remontent à la surface.

Et ils sont accablants. Car Barella n’était pas un inconnu. Les signalements le concernant remontent à plusieurs années. En 2020, il est licencié d’un établissement scolaire pour un comportement jugé inapproprié avec une élève. En 2022, une plainte est déposée contre lui. En 2025, la mère d’une fillette de dix ans l’accuse de viols répétés. Les examens médicaux corroborent les déclarations de l’enfant. Une autre mineure évoquera ensuite des attouchements.

À ce stade, le lecteur naïf pourrait imaginer qu’un homme visé par une telle accumulation de procédures attire l’attention de la justice. C’est méconnaître la capacité de l’administration française à compartimenter l’information.

Le dossier de Toulouse part vers Auch. Le dossier arrive avec retard. Une garde à vue est demandée mais n’est jamais exécutée. Un signalement est transmis puis redirigé vers un autre magistrat. Les procédures s’empilent sans jamais se rencontrer. Au total, neuf procédures viseront Jérôme Barella avant la disparition de Lyhanna. Neuf. Sans qu’il ait été entendu.

L’affaire révèle évidemment un dysfonctionnement majeur. Mais elle révèle aussi quelque chose d’autre : la panique place Vendôme. Car Gérald Darmanin comprend immédiatement que cette catastrophe pose une question désagréable. Comment un homme signalé à de multiples reprises a-t-il pu passer entre toutes les mailles du filet ?

La réponse est complexe. Elle implique des années de sous-effectifs. Des parquets saturés. Des magistrats débordés. Des services de protection de l’enfance à bout de souffle. Des gouvernements successifs qui ont promis davantage qu’ils n’ont financé. Autrement dit, une réponse longue, technique et peu télégénique.

Le ministre choisit donc une autre voie.

Dès les premières heures, avant même que les inspections administratives aient rendu leurs conclusions, il évoque des sanctions. Les procureurs généraux sont convoqués. Les magistrats sont sommés de réexaminer en quelques semaines des dizaines de milliers de dossiers concernant des mineurs.

Le raisonnement semble simple : si l’institution a failli, quelqu’un doit payer.

Reste un détail gênant. Les magistrats que Darmanin menace sont précisément ceux qui alertent depuis des années sur l’état de la machine judiciaire. Les chiffres sont connus. La France figure parmi les mauvais élèves européens en matière d’effectifs judiciaires. Les procureurs manquent. Les greffiers manquent. Les magistrats manquent. Les dossiers, eux, ne manquent jamais.

On pourrait imaginer qu’un ministre de la Justice découvre cette situation avant d’arriver sur le plateau du journal de vingt heures. Mais visiblement non.

Le plus curieux dans cette affaire est d’ailleurs que Darmanin se comporte moins comme le chef d’une administration que comme un opposant découvrant ses dysfonctionnements. À l’entendre, les retards judiciaires semblent avoir été organisés par une puissance étrangère ou par quelque mystérieux gouvernement précédent. On finirait presque par oublier qu’il siège lui-même au sommet de l’État depuis près d’une décennie.

Cette réaction en dit long sur l’époque. Lorsqu’un hôpital manque de lits, on accuse les directeurs. Lorsqu’une prison déborde, on accuse les surveillants. Lorsqu’un tribunal croule sous les dossiers, on accuse les magistrats. L’idée qu’un problème puisse avoir une origine budgétaire paraît devenue obscène.

Pourtant, dans l’affaire Lyhanna, tout ramène à cette réalité-là. Les procédures existaient. Les alertes existaient. Les signalements existaient. Ce qui manquait, c’était le temps, les effectifs et parfois simplement la capacité de relier les informations entre elles.

Mais reconnaître cela reviendrait à admettre une responsabilité politique. Et c’est précisément ce que Gérald Darmanin cherche à éviter. Alors le garde des Sceaux convoque, menace, exige, fixe des délais impossibles et promet des sanctions. En somme, il tente de démontrer qu’il dirige encore la situation.

Le problème est que cette démonstration produit l’effet inverse. À force de désigner des coupables avant même d’avoir identifié les causes, le ministre donne surtout l’impression d’un capitaine découvrant une voie d’eau et commençant par convoquer l’équipage pour savoir qui a oublié d’éponger.

Pendant ce temps-là, le navire continue de prendre l’eau.

 

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