L’arrestation du journaliste Mourad Atmimou, survenue le mardi 7 juillet à Tizi-Ouzou, illustre la systématisation d’une doctrine sécuritaire sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune : la judiciarisation systématique de la critique politique et du traitement de l’actualité électorale. Faute de pouvoir convaincre, l’appareil d’État algérien choisit de judiciariser le débat public. Le régime transforme la critique en délit et l’analyse journalistique en menace existentielle
Selon des sources locales concordantes, des agents de police en civil ont appréhendé le journaliste dans un établissement public de Tizi-Ouzou, avant son transfert vers le commissariat d’Azazga à bord d’un véhicule banalisé. La procédure a débuté par la saisie immédiate de ses terminaux numériques, transmis dans la foulée au Service central de lutte contre la cybercriminalité.
Le grief officiel est d’une limpidité chirurgicale, puisqu’il reproche à l’intéressé des « publications opposées aux élections ». Sa famille a dû mobiliser en urgence un collectif d’avocats, qui inclut Maîtres Yamina Alili et Hakim Saheb, dans l’attente de sa présentation devant un parquet.
Ancienne figure de la chaîne Dzaïr TV, où il animait l’émission en langue kabyle Tizi n wassa-a jusqu’à la fermeture du média en 2019, Mourad Atmimou s’d’était replié sur les plateformes numériques et YouTube. Il y assurait une couverture indépendante de l’actualité politique et culturelle de la Kabylie, et il s’affranchissait du contrôle des instances de régulation étatiques. C’est précisément cette parole directe, non filtrée par les canaux officiels, que le pouvoir ne tolère plus.
Cette arrestation intervient dans un contexte post-électoral immédiat. Les élections législatives du 2 juillet ont enregistré un taux de participation historiquement bas, établi officiellement autour de 21 %. En Kabylie, ce désengagement électoral a pris les proportions d’un boycott quasi total, véritable référendum silencieux et cinglant contre le système en place. Pour l’appareil d’État, l’analyse journalistique de cette désertion n’appartient plus au champ sociologique, elle constitue un acte d’hostilité.
Cinq ans après le reflux du Hirak, la contestation s’est déplacée de la rue vers la sphère numérique et le refus de vote. Incapables de séduire les électeurs, les autorités ont adapté leur arsenal répressif. Le pouvoir déplace le curseur du droit commun vers le droit pénal d’exception et criminalise les observateurs qui expliquent pourquoi les urnes restent vides.
Le mode opératoire documenté dans l’affaire Atmimou répond à un protocole désormais standardisé et d’une efficacité redoutable. Tout débute par une interpellation par des agents en civil, sans convocation préalable, ce qui s’apparente à un enlèvement institutionnel. S’ensuivent une garde à vue opaque et la saisie du matériel informatique.
Les enquêteurs recourent alors à des qualifications pénales larges et interchangeables comme « atteinte à l’unité nationale » ou « fausses nouvelles », afin de permettre un placement en détention provisoire automatique. En Algérie, la détention préventive se substitue à la peine. Elle neutralise le professionnel et purge la sanction avant même la tenue d’un semblant de procès.
L’affaire Atmimou s’inscrit dans une chronologie lourde, ce qui confirme que le ciblage des professionnels des médias n’est pas une série d’accidents de parcours, mais une politique d’État délibérée. Les exemples récents démontrent l’ampleur de cette purge. Ihsane El Kadi, le fondateur de Radio M a vu son média dissous et a purgé près de deux ans de prison avant d’obtenir une grâce présidentielle.
Hassan Bouras a subi une nouvelle interpellation en avril 2026, tandis qu’Abdelwakil Blamm reste poursuivi sous des qualifications liées à la législation antiterroriste. Le même sort a frappé Omar Ferhat et Sofiane Ghirous, de l’organe Algeria Scoop, placés en détention après la diffusion de contenus vidéo critiques.
Même la presse internationale n’échappe pas à cette grille de lecture, comme le montre la lourde peine infligée au journaliste français Christophe Gleizes après son enquête sur la JS Kabylie. Quant à Mustapha Bendjama, son quotidien au sein du journal Le Provincial se résume désormais à un harcèlement judiciaire continu et des procès à répétition.
Cette politique de la terre brûlée médiatique se traduit directement dans les rapports des observateurs internationaux. Au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, l’Algérie a chuté à la 145ᵉ place sur 180 pays en 2026, se positionnant juste derrière le Pérou. L’ONG y décrit un espace informationnel qui n’a jamais été aussi détérioré. Parallèlement, Amnesty International et Human Rights Watch alertent régulièrement sur l’extension du code pénal, notamment l’article 87 bis, qui permet de requalifier de simples délits de presse en infractions terroristes.





